LES RELIGIONS DANS L’AFRIQUE TRADITIONNELLE : INTERROGATIONS MAJEURES ET PISTES POUR DES RECHERCHES ACTUELLES. DU PROF. ISSIAKA-P. LATOUNDJI LALÈYÊ, PHILOSOPHE & SOCIO-ANTHROPOLOGUE

LES RELIGIONS DANS L’AFRIQUE TRADITIONNELLE : INTERROGATIONS MAJEURES ET PISTES POUR DES RECHERCHES ACTUELLES. DU PROF. ISSIAKA-P. LATOUNDJI LALÈYÊ, PHILOSOPHE & SOCIO-ANTHROPOLOGUE

INTRODUCTION

L’adoption de la notion de religions africaines traditionnelles(1) a correspondu à la volonté de soustraire à l’obscurantisme des uns et à la démagogie des autres une religiosité qui paraissait entièrement vouée au mal et au commerce avec les démons. Comme telle, cette notion correspond donc à une conquête de laquelle l’on ne saurait minimiser l’importance, mais par rapport à laquelle un minimum de vigilance s’impose lorsqu’on se propose d’examiner la religiosité africaine actuelle et de l’interroger par rapport aux défis majeurs du présent.
Car, d’une part, les religions négro-africaines proprement traditionnelles n’existent plus dans leur pureté originelle et, d’autre part, l’Afrique que l’on aurait des raisons de considérer comme traditionnelle n’est désormais accessible qu’à celui qui parvient à voir, derrière les réalisations d’une modernité qui s’en va se globalisant, les constituants encore vivants d’un héritage toujours à reconquérir et à reconstruire.

Mais si la religion africaine traditionnelle n’existe plus nulle part à l’état pur et si l’Afrique traditionnelle ne fait que survivre à travers une Afrique moderne qui, elle- même, se cherche encore, la religiosité africaine, elle, existe plus que jamais et c’est justement son dynamisme exubérant et multiforme qui force l’attention et oblige à s’interroger sur elle. C’est à dessein que nous prenons le parti de nous orienter ici vers les religions de l’Afrique traditionnelle plutôt que vers les religions traditionnelles africaines. Dans un cas (celui où l’on se représente la religion traditionnelle africaine), on choisit, et il faut en prendre conscience, de procéder à un véritable travail d’archéologue, sinon même de paléontologue ; dans l’autre cas (celui où l’on oriente son regard vers les religions de l’Afrique traditionnelle), la tâche est comme facilitée ou tout au moins rendue plus simple, car l’Afrique traditionnelle continue d’exister dans l’Afrique moderne et au lieu de procéder en paléontologue, il faut se donner les moyens d’observer cette Afrique actuelle pour y retrouver, à travers une religiosité plus vivante que jamais, ce qui ne prend sens qu’à la condition sine qua non d’ être replacé en liaison – ou en perspective – avec le passé et donc la tradition. De la sorte, si c’est l’attitude archéologique et paléontologique qui conviendrait dans le premier cas, une attitude analytique – voire socio-analytique – portée par les orientations de certaines disciplines largement et couramment pratiquées de nos jours, telles que l’histoire, la sociologie, l’ethno-anthropologie, la psychologie sociale, etc., devrait suffire dans le second cas.
Lorsqu’on considère la religiosité de l’Afrique actuelle, tout un faisceau d’interrogations se présentent à l’esprit, sitôt qu’on s’efforce de placer cette religiosité en présence et en face des difficultés majeures du moment. Ces interrogations vont du théologique au moral et au politique en passant par le philosophique, l’historique, le psychologique, le sociologique, le juridique et même l’esthétique. Il n’y a pas de raison de s’inquiéter, d’une part, de ce que ces interrogations sont regroupées en rubriques qui correspondent à différentes disciplines scientifiques, d’autre part, de ce que l’on prend conscience que ces rubriques énumérées n’épuisent pas l’horizon des rubriques. Ce qui signifie que non seulement l’ordre de leur énumération importe peu, mais surtout que d’autres rubriques peuvent être envisagées et énumérées sans remettre fondamentalement en question l’effort de réflexion déployé ici.
Car c’est un fait que l’on ne saurait entreprendre d’explorer et comprendre le passé qu’en prenant solidement pied dans le présent. Les différentes sciences auxquelles se réfèrent ces interrogations énumérées se trouvent dans notre présent, quel que soit le degré de scientificité que chacune d’elle est parvenue à réaliser. Mais avant de parcourir chacune de ces rubriques pour mettre en évidence les interrogations majeures qui s’y entremêlent et d’esquisser quelques-unes des trajectoires qu’une recherche actuelle pourrait choisir, nous allons évoquer, au sujet des religions de l’Afrique traditionnelle, une question par rapport à laquelle chacune des disciplines ici mentionnées aura intérêt à rechercher le point de vue des spécialistes des autres disciplines. Cette question est celle de l’unité ou de la pluralité des religions africaines. Nous aborderons ensuite une interrogation également transversale à toutes celles que l’on peut choisir de clarifier pour pouvoir y répondre et qui est celle de la scientificité, ou plus exactement des limites de la scientificité dans le traitement des choses ayant trait à la religion en général. Nous consacrerons une troisième partie aux axes majeurs de l’étude de la religiosité africaine actuelle pour y formuler quelques questions.

Unité ou pluralité des religions de l’Afrique traditionnelle

L’un des inconvénients de l’expression religions africaines traditionnelles, lorsqu’il en est fait usage au pluriel, est d’inciter à se représenter des religions africaines au moins aussi nombreuses que les cultures (ou même les langues) africaines. De fait, les recherches ethno-anthropologiques nous ont habitués à discourir sur la religion des Yoruba, la religion des Gun, la religion des Haoussa ou la religion des Mossi ou des Sérer(2). En se limitant dans les frontières tantôt d’une langue, tantôt d’une culture, la vie religieuse de cette culture présente, d’une part, une homogénéité suffisante pour être considérée comme distincte de la vie religieuse de tout autre groupe voisin et, d’autre part, cette homogénéité paraît suffire pour fonder une séparation de la religion d’un peuple A des religions des peuples B, C et D qui lui sont voisins. Autrement dit, les Gun, les Fon, les Mahi et les Ewe ou Mina(3) pratiquent-ils quatre religions différentes ou bien sont-ils tous des adeptes du Vodoun ? De même, les Anago ou Nago(4), les Ayonou(5) ou Yoruba, les Shabè(6), les Dasha(7) pratiquent-ils quatre religions différentes ou bien sont-ils plutôt tous des adeptes de l’Orisha ?
Par-delà les adeptes du Vodoun en même temps que par-delà les adeptes de l’Orisha, le concept de religions africaines traditionnelles suffit-il pour unifier les pratiques vodoun et les pratiques orisha en les enchâssant dans un seul et même moule, celui de la religion africaine traditionnelle, justement ? C’est à se demander si les adeptes du dieu de la foudre, Hêvioso, et ceux du dieu de la variole, Sakpata(8), pratiquent deux religions différentes ou bien sont plutôt purement et simplement des vodoun-si(9), c’est-à-dire des adeptes du vodoun. De même qu’on peut aller jusqu’à se demander si les Yoruba adorateurs de Shango(10), dieu de la foudre, et leurs frères et sœurs adorateurs de Ogoun, dieu du fer, pratiquent deux religions différentes ou bien sont plutôt des adeptes de l’Orisha.
Dans le cas du Vodoun et de l’Orisha, pour ne prendre que ces deux exemples, quatre éléments peuvent être mis en relief pour permettre de mieux sentir le problème, mieux le circonscrire en des termes géographiques, historiques, anthropologiques, sociologiques, etc., pour être en mesure de le formuler, puis de le poser de manière à le résoudre progressivement et méthodiquement :

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