« ESSAI SUR LA SEMIOTIQUE D’UNE CIVILISATION EN MUTATION. LE GÉNIE AFRICAIN EST DE RETOUR » DU PR JACQUES FAME NDONGO, SÉMIOLOGUE

«  ESSAI SUR LA SEMIOTIQUE D’UNE CIVILISATION EN MUTATION. LE GÉNIE AFRICAIN EST DE RETOUR  » DU PR JACQUES FAME NDONGO, SÉMIOLOGUE, PARIS L’HARMATTAN, 2015.

Le présent essai tente de décoder l’empire des signes qu’est le texte civilisationnel africain. Il rassure le lecteur sur la pertinence du génie africain, à partir d’un échantillon d’opinions positives sur l’Afrique du XXIe siècle. Il propose en annexe une liste non exhaustive des inventions réalisées par des Africains. Le défi de l’ethos africain du XXIe siècle est de réconcilier science et mythe, individu et groupe, technique et solidarité, rigueur et spontanéité vitale.

ENTRETIEN DU PROF JACQUES FAME NDONGO AVEC LE PROF CÉCILE DOLISANE-EBOSSÈ

Cécile Dolisane-Ebossè : Quel signe vous anime au point de projeter que le génie africain est de retour ? Quel excès d’optimisme !
Jacques Fame Ndongo : Professeure, ce n’est pas un excès d’optimisme puisque je parle avec des faits, des preuves palpables. Ce signe est multidimensionnel, polysémique. Il a traversé des millénaires. Le premier signe et le plus fort, c’est l’Afrique en tant que Berceau de l’humanité. Ce génie vient de Dieu. Toutes ces grandes civilisations sont passées par l’Égypte : les civilisations grecques, romaines et autres… Alors, ce signe qu’on disait éteint est plus que jamais intelligible, scientifique au sens des sciences exactes, de la technologie. On se rend compte que l’homme africain est de plus en plus présent dans les mathématiques, les sciences physiques etc... On le présentait comme étant souvent absent des sciences expérimentales, ce qui n’est pas exact. Je l’ai tout simplement remis à la place qu’il faut. D’ailleurs, le signe de AIMS-NEI, a pour logo (INSTITUTE OF MATHEMATICAL NEXT EINSTEIN INITIATIVE). L’académie des mathématiques en Afrique a repris les propos émis par le sud-africain NEIL TUROK « le prochain Einstein sera noir… ».

C.D.E. : Quelles sont les sources de vos analyses sans sombrer dans la passion ?
J.F.N. : Je me suis appuyé sur les données scientifiques africaines et européennes, une vaste bibliographie. Les journaux comme Libé… et Le Point ont aussi écrit que l’Afrique est aux avant postes de la science. Ce n’est donc plus une Afrique de la honte ; celle de la défaite et de l’humiliation est terminée. On peut rivaliser avec les savants du monde entier sans complexes. Il y a des Africains à la NASA et dans bien d’autres institutions hautement scientifiques. Ce signe est donc mobile dans la diachronie et la synchronie. Il n’est plus idéel, il s’incarne dans les réalisations. C’est pour cela que j’ai procédé par des graphiques, des tableaux pour illustrer et publier, c’est-à-dire faire connaître ce génie noir dans ses réalisations concrètes (inventions, découvertes).

C.D.E. : En tant que sémioticien et spécialiste de la communication, vous pensez qu’il ya un déficit de communication scientifique sur le génie africain ? Et vous croyez avoir réussi à combler ce vide ?

J.F.N. : Nous devons travailler et nous rassembler autour d’un corpus exhaustif que nous devons vulgariser dès l’école primaire. Il faut densifier ce corpus pour la jeunesse. C’est ce que nous appelons l’économie du savoir. Les savants doivent se mettre ensemble pour bâtir cette Afrique dans le temps et dans l’espace par l’affichage des réalisations africaines. C’est ce que Senghor appelait « le rendez- vous du donner et du recevoir », c’est-à-dire « ce que l’homme noir apporte ». Ce n’est pas seulement dans le sport, la danse ou dans la musique- avec cette puissante rythmique de Louis Amstrong- mais aussi dans les sciences et la technique.

C.D.E. : Le tableau qui étale les découvertes africaines et africaines américaines dévoile une moisson impressionnante et méconnue. Mais est- ce que les Africains eux-mêmes ne se désintéressent-ils pas aux productions des leurs ? Les Africains n’ont-ils pas appris à se mépriser ?

J.F.N. : L’esclavage et la colonisation ont une part importante de responsabilité dans cette distance vis-à-vis de la science, car les Africains n’ont gardé que le côté superficiel de l’Occident : les vêtements, les voitures, les maisons etc… mais le génie occidental est ailleurs. Ce contraste vient du fait que les schèmes mentaux ont été travestis, vilipendés, transgressés, altérés et inversés. Nous devons nous réapproprier le génie qui est universel et l’adapter à nos réalités. C’est dire que c’est nous-mêmes qui devons donner de la valeur à notre substrat mais pour l’heure, nous avons honte de nous-mêmes, de notre civilisation. Heureusement, l’espoir renaît, le soleil pointe à l’horizon, le soleil du génie africain.

C.D.E. : C’est cette honte qui est à l’origine de l’occultation de la créativité africaine ?

J.F.N.  : Elle trahit un complexe d’infériorité qui se traduit par la démesure, l’obsession du « moi « qui pousse vers la mégalomanie, la schizophrénie. Cette pâle copie du signe occidental entraîne la misère mentale. Or, le signe culturel et mental africain c’est la vie africaine, c’est-à-dire la communauté. Ce n’est pas l’individu : l’homo africanus ne saurait guère être égocentrique puisque nos signes culturels c’est la solidarité. C’est la division du travail, chacun a son rôle et ces rôles débouchent sur la complétude, voire sur une complémentarité des rôles. Ce qui reste, ce sont les idées. Les signes renvoient alors à la collectivité, à l’individu collectif. Le développement devrait partir du village vers la ville.

C.D.E. : Donc vous voulez dire qu’à partir de cette civilisation en mutation, il ya des recadrages à faire ?

J.F.N : Il faut repenser le développement. Le groupe existe de moins en moins. L’individu est hypertrophié. La logique eût voulu que ces biens à l’abondance fussent partagés. Les Riches africains ont intérêt à faire la régulation sociale relativement à la philosophie africaine qui est fondée sur l’Être communautaire.

C.D.E. : vous avez évoqué de multiples codes au moins 19 qui doivent s’adapter aux repères sociaux africains mais pensez- vous que, élaborés sous un mode hautement épistémologique, ces codes peuvent être compris et interprétés par le villageois ? On y décèle un certain paradoxe n’est ce pas ?

J.F.N. : Je reconnais que ces codes sont hermétiques mais le rôle du chercheur dans un premier temps c’est de conceptualiser son objet d’analyse. Après, il faut conscientiser la base. Il ya des réminiscences de ces concepts qu’on peut inculquer à la base, une sorte de pédagogie collective. Il faut absolument ramener la science à la base. L’homme de science doit décoder et vulgariser ces découvertes. C’est ce que modestement, j’essaie de faire.

C.D.E. : Vous avez inséré les traductions de l’égyptien ancien et du bassa. On retrouve cet exercice au début et à la fin du document, on dirait une boucle holistique, vous insinuez que les langues africaines sont à la base de ce développement ?

J.F.N. : il ya déjà ici au Cameroun, à l’école normale supérieure, un département des langues et cultures camerounaises. Il faut écrire des ouvrages de mathématiques, de géographie en boulou par exemple, tout part de nos langues, c’est-à-dire notre développement.

C.D.E. : Mais ne pensez- vous pas que l’enrôlement dans cette francophonie ou Commonwealth peuvent être un frein à l’émergence de ces langues africaines ?

J.F.N. : La francophonie n’exclut pas nos langues puisqu’elle se veut plurielle ou multilingue. Les recherches devraient être faites en nos langues et les langues bantoues doivent être l’objet d’une recherche approfondie afin de retrouver la racine commune. Malgré l’évolution phonétique et les migrations. Cela se faisait avec les missionnaires européens ou américains à partir de l’école primaire jusqu’au cycle primaire CEPE + deux ans quand les missionnaires utilisaient certaines langues camerounaises comme outil de vulgarisation des mathématiques, de l’histoire, de la géographie etc…Et cela renaît. Tant mieux.

C.D.E. : Comment faire pour cerner le génie de l’Afrique précoloniale aujourd’hui puisque nous continuons avec ces langues coloniales ?

J.F.N. : Je vous rappelle que les missionnaires ont codifié les langues locales. Ma propre mère a fait l’école en boulou à Elat. Au CEPE + cours complémentaire, elle apprenait la géographie et l’arithmétique en boulou. Il faut donc essayer de se rapprocher des vieux et des patriarches dont le nombre s’amenuise de jour en jour. Il faut faire vite. Comme Valère Epée, il y avait aussi Dika Akwa et Alexandre Manga Doualla. Il faut voir du côté des villages Ntumu et Fang. Il y a encore de puissantes énergies de ce côté que l’Afrique peut exploiter et décoder pour impulser son développement. Il faut arriver à percer le monde des idées, c’est une question de taux de fréquence. C’est un problème de vibration pour tendre vers le haut et non vers le bas par le dénigrement systématique qui crée le négatif.

C.D.E. : Est-ce que l’Occident peut-il laisser l’Afrique déployer son génie lorsqu’il déclare de plus en plus que l’Afrique est son avenir ?

J.F.N. : L’Occident utilise l’Afrique avec son assentiment. Il n’a pas peur de l’Afrique, car celle-ci est docile. L’Occident a pu récupérer ces espaces vides. C’est l’Afrique qui fait insuffisamment. On peut se réapproprier notre génie. Fondamentalement, la science est toujours iconoclaste. Ce n’est pas le Noir qu’on craint. C’est la nouveauté qui dérange. L’Occident ne fera jamais notre publicité. Nous avons des médias et mettons- nous au travail pour la diffusion de notre génie.

C.D.E. : En toute honnêteté, est- ce que ce berceau tel que nous le voyons, berce-t-il l’humanité ? s’affirme-t-il aujourd’hui ?

J.F.N. : J’avoue que ce berceau de l’humanité se consolide de manière epsilonne. Pour l’heure, il est englouti dans la société de consommation de masse de manière unidimensionnelle. Mais il y a des étincelles qui illuminent le monde. Les États, en l’occurrence, encouragent certaines de ces forces vives comme Arthur Zang, Madame Rose Léké et bien d’autres encore citées dans mon livre. Mais, nous ne prenons pas le relais de manière forte et déterminée. Il faut des relais sociaux, plusieurs jeunes doivent être la lumière du continent. Après des travaux hautement scientifiques, il faut des ouvrages de vulgarisation au niveau moyen jusqu’à la base par les enseignants et les chercheurs. Les ouvrages doivent être subventionnés.

C.D.E.  : Ce livre d’une rare érudition s’inscrit peut-être dans une perspective. Laquelle ?

J.F.N. : Cet essai est un défi à relever ensemble (enseignants, chercheurs, étudiants, experts culturels etc..). Le travail de groupe à effectuer doit interpeller tous les ministères, etc…. Ces travaux doivent pénétrer tous les milieux africains et au- delà. Il faut former des équipes transdisciplinaires. C’est pour cela que cet ouvrage se veut totalisant qui part de la science vers le terroir lequel terroir nous féconde.

C.D.E. : De par sa transdisciplinarité, il est la métaphore de la parole négro-africaine, une parole totalisante ?

J.F.N. : L’être africain est total. C’est un être qui pense et en même temps qu’il sent, aime, obéit, entend, comprend etc….

C.D.E. : Je vous remercie professeur !

J.F.N. : C’est moi qui vous remercie très chère collègue, continuez à aimer ce que vous faites, vous êtes très enthousiaste et engagée. Nous avons besoin des cadets comme vous.

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