LE PHÉNOMÈNE SONORE EN AFRIQUE - MUSIQUE : APPROCHE SEMIOLOGIQUE PAR PAUL DAGRI, MUSICOLOGUE

LE PHÉNOMÈNE SONORE EN AFRIQUE - MUSIQUE : APPROCHE SÉMIOLOGIQUE PAR PAUL DAGRI, MUSICOLOGUE

La musique est un phénomène ou un signe à travers lequel s’exprime le génie culturel d’une société, d’une civilisation, d’une époque. Son effet sur l’homme et le groupe social est multiforme, multidimensionnel, inimaginable et insoupçonnable. Aussi l’homme ou le groupe social l’utilise-t-elle comme outil, instrument ou moyen pour son épanouissement ou son développement.

I. LA MUSIQUE : UN SIGNE

Le signe se définit en gros comme élément ou caractère (d’une personne, d’une chose) qui permet de distinguer, de reconnaître. C’est également un objet, qui, par rapport naturel ou par convention, est pris, dans une société donnée, pour tenir lieu de réalité complexe. C’est aussi ce qui caractérise l’époque où l’on vit.

1. La musique : un signe d’identité culturelle

La musique est essentiellement un phénomène sonore. Le son est constitué de propriétés (timbre, hauteur, durée, volume etc.) qui lui sont inhérentes. Aussi, chaque individu, chaque société, l’organise selon ses normes et esthétiques musicales, selon ses valeurs sociales. C’est pourquoi la musique bété est différente de la musique sénoufo et que la musique ashanti est différente de la musique malinké.

2. La musique : un repère temporel ou historique

La musique étant un fait social est par nature dynamique. Elle entretient par conséquent des rapports de type dialectique avec son environnement socio-historique et culturel, et procède des contraintes esthétiques, idéologiques, économiques et médiatiques de son temps. En d’autres termes, la musique traduit l’idéologie, les valeurs esthétiques et culturelles, les habitudes musicales du corps social, ou de la société à un moment donné de son évolution.
En effet, le highlife symbolise une certaine époque dans l’échelle du temps, de l’histoire de la musique, des faits ou des phénomènes sociaux qui se sont déroulés en Afrique. Il en est de même pour le zouglou et le couper-décaler en Côte d’Ivoire, ainsi que le Reggae pour les Jamaïcains, et le jazz pour les Africains-américains.
 
La musique, également, permet de coaguler un temps historique et de le restituer avec ses malheurs ou ses heurs. On peut citer par exemple le negro spiritual pour les Africain-Américains et la Salsa, le Tango et la valse pour les nostalgiques du bon vieux temps.
 
3. La musique : un signe analogique

La musique est souvent utilisée pour suggérer, évoquer des idées, des faits, des réalités, des comportements…C’est le cas des fragments musicaux qui nous renvoient à des émissions de radio ou de télévision sous la forme d’indicatifs. Plusieurs films sont désormais liés à des mélodies populaires et célèbres. Cf. "La longue attente", "Frijiolito", "Ma famille", "Nafi", "Rubi", ‘’El Diablo’’, ‘’Barbarita’’, ‘’Le Destin d’Elisa’’, ‘’La Shakala’’, ‘’La Rue des Mariées’’, les Deux visages d’Anna’’, ‘’une si longue attente’’, etc.
 
Discours ineffable, la musique prend, pour un individu, une signification lorsqu’elle entre en relation avec le vécu de ce dernier. Autrement dit, une musique spécifique qui fait partie de l’expérience personnelle, de la vie de cet individu peut rappeler à ce dernier un certain moment, une époque, une date, des faits (heureux ou malheureux…).
Combien de jeunes hommes ou de jeunes filles, à l’audition d’une mélodie, d’une chanson, d’une musique qui a servi de décor à une rencontre (amoureuse) à défaut de revivre pleinement ce moment, ne se souviennent-ils ou ne se souviennent-elles, pas les sensations et émotions qui les y ont étreints !
 
II. EFFETS DE LA MUSIQUE

1.  Sur l’homme

Pour Martin Luther, La musique est le baume le plus efficace pour calmer, pour réjouir et pour vivifier le cœur de celui qui souffre, elle est un régulateur qui rend les hommes plus doux, plus bénévoles, plus modestes, plus raisonnables. Elle chasse les démons et rend joyeux.

Eno Bélinga indique qu’à l’époque du servage colonial, le porteur trouvait dans la peine et l’humiliation profondes, le chant aux accents pathétiques qui accompagnait son interminable randonnée.
 
Claudio Monteverdi montre que toute bonne musique vise à affecter, à émouvoir l’âme.

2. Sur la société

Lobsang Rampa atteste que l’hymne national fait vibrer le cœur d’émotion, fait penser à sa patrie avec tendresse ou à ses ennemis avec haine.
 
Christophe Wondji[1] nous apprend que, expression du vécu quotidien du peuple, la chanson restitue le décor de la vie matérielle, morale et psychologique et témoigne des préoccupations, des idées et sentiments en cours dans la société.
Pour Pie XII[2], Les missionnaires doivent aussi se rappeler que l’Eglise catholique dès les temps anciens, lorsqu’elle envoyait des messagers de l’évangile dans les régions que la foi n’avait pas encore éclairées, a essayé d’introduire, en même temps que ses rites sacrés, ses chants liturgiques et parmi eux les mélodies grégoriennes et qu’elle l’a fait en pensant que les peuples à amener à la foi, charmés par la douceur de la mélodie seraient plus facilement conduits à embrasser les vérités de la religion chrétienne.
 
3. Sur la nature

Callame-Griaule[3] affirme que dans l’univers des africains, la musique a des répercussions sur la marche du monde aussi bien, sur le plan cosmique que celui de l’activité humaine.

Emile Vuillermoz[4] écrit que par elle [la musique], se sont trouvés miraculeusement disciplinés, idéalisés, spiritualisés et transfigurés le temps, l’espace, la durée, le mouvement, le silence et le bruit.

Emile Vuillermoz[5] écrit aussi que, la musique a appris à la pierre, à l’argile, à l’os, à la corne, à l’ivoire, au cristal, à la corde, à la peau tendue et au métal qu’ils étaient doués de la parole. Elle leur a enseigné le chant et leur a arraché des élans d’enthousiasme, des sanglots, des cris de haine et des soupirs d’amour.

Que retenir de tous ces propos ? Les leçons

D’abord, la musique a été ou est utilisée à la fois comme :
- un remède, un excitant, un calmant, un exorciste, un régulateur de qui se dégagent en première lecture sont que : sentiments, d’émotions ; un refuge, un compagnon,
- un appât, un miroir de la vie sociale,
- un moyen d’action sur l’homme, sur la nature,
- un moyen d’expression, de communication, d’information.

Ensuite, que chaque personne, chaque groupe social, chaque société, chaque civilisation a assigné à la musique des rôles, des fonctions. Ces rôles, ces fonctions ne constituent pas une fin en soi. Tous visent à améliorer la condition humaine ou sociale.

III. LE DÉVELOPPEMENT

1. Le concept de développement

Il importe de ne pas confondre croissance et développement, même si ces deux notions sont liées.
La croissance est un phénomène économique quantitatif, donc mesurable, caractérisant l’augmentation des richesses produites par un pays sur une période donnée. 

Le développement quant à lui résulte d’une part, d’un ensemble de données objectives (les infrastructures, les ressources financières, la taille de la population, les richesses produite par le pays etc.), variables, quantifiables, et d’autre part de facteurs subjectifs, qualitatifs, non-quantifiables (la qualification des ressources humaines, la mentalité de la population, le niveau d’instruction de la population, le niveau de vie de celle-ci, la sécurité, la cohésion sociale, l’image de marque, l’environnement, la morale et la justice sociales, la bonne gouvernance etc.) ; mais dynamiques tous les deux. C’est un processus voire un idéal qui correspond à l’ensemble des transformations démographiques, techniques, sociales et culturelles qui permettent l’apparition et la prolongation de la croissance économique.

Retenons essentiellement d’abord, que le développement d’un pays qui est un processus ou un idéal et la croissance économiques ne sont pas acquis définitivement ; ensuite que les facteurs du développement sont nombreux.

2. Le concept de sous-développement

Le mot de sous-développement est apparu dans l’adresse faite par le président Harry S. Truman à ses compatriotes, lors de sa deuxième investiture à la tête de l’exécutif américain. Aussitôt prononcé, les économistes vont assigner à ce mot une connotation économique. Parallèlement l’expression « pays développés », va enrichir le vocabulaire ou le langage des économistes, par opposition à pays « sous-développés ». Sont désormais désignés sous le vocable de « pays développés », les pays parvenus à un stade élevé d’industrialisation. 
 
Avec la proclamation du Nouvel ordre économique international, on crut trouver les moyens de mettre fin à la misère des pays les plus démunis. Mais ce furent alors les problèmes de la dette et l’environnement (d’autant plus urgent qu’il mettait en cause le système financier et l’approvisionnement des pays du Nord) qui s’imposèrent. Faute de pouvoir les résoudre, on s’accorda à souhaiter que le développement soit à la fois humain et durable.

3. Le sous-développement de l’Afrique  

L’Afrique, qui selon les travaux du savant Cheikh Anta Diop, de l’historien Joseph Ki-Zerbo, les témoignages d’ethnologues comme l’Allemand Leo Frobenius, était jadis, un foyer de prospérité, de sciences et de connaissances, est aujourd’hui, malgré l’abondance de ses matières premières, un continent surendetté, en faillite vivant de l’aumône des pays du Nord. Ce continent et les pays qui le constituent, à la remorque ou à la périphérie des grandes puissances sont considérés comme sous-développés, en voie de développement ou comme faisant partie du tiers monde. Mais quels sont les causes du sous-développement ?
Le sous-développement de notre continent est la résultante d’un faisceau convergent de facteurs d’une part objectifs dont certains sont quantifiables d’autres subjectifs non-quantifiables dynamiques, au nombre desquels se trouvent la fascination que l’occident exerce sur la quasi-totalité des africains avec pour corollaire une soumission à l’Occident, le reniement de leurs origines, et le piège des institutions financières internationales.

4. La fascination de l’Occident sur l’Afrique

Pour bon nombre de pays et d’Africains l’Occident est devenu la référence absolue. Tout se passe comme si copier et se soumettre au modèle occidental était devenu une inclination inéluctable. À cet égard, les phénomènes de la décoloration de la peau, du défrisage des cheveux et du port de la perruque, apparaissent comme particulièrement révélateurs d’un complexe d’infériorité forgé par l’histoire. À cela il faut ajouter l’incapacité des Africains à penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

Il faut mettre fin à ces malencontreux comportements de ceux qui se déterminent en gardant les yeux braqués uniquement sur le modèle occidental.

5. La soumission à l’occident  ([6])

La culture du colonisé est une culture de soumission. Les Grands Chefs de nos républiques pour sauvegarder leur fauteuil, laissent les masses populaires continuer à s’agiter dans leur culture horriblement amputée, devenue une espèce de sous-culture, dangereuse pour avoir été longtemps emprisonnée et pour avoir rompu avec le temps.
Un exemple mettant en évidence le degré de soumission mérite d’être cité : l’ex-président américain, Georges W. Bush, reçu au Sénégal en 2003, a tenu à visiter la maison des esclaves sur l’Ile de Gorée. A cette occasion pour des raisons sécuritaires les Services secrets américains, ont exigé et obtenu que les habitants de l’Île soient parqués dans un terrain vague et surveillés par le service d’ordre, tandis que les ministres du gouvernement subissaient une dégradante fouille corporelle.
 
Dans plusieurs pays africains, de hauts lieux de décisions les plus insoupçonnables, regorgent de conseillers techniques mis à la disposition des hauts fonctionnaires des États africains surtout francophone soit par les anciennes puissances coloniales, soit par les institutions de Bretton Woods, soit, enfin par recrutement direct. Les intérêts majeurs d’un État étant essentiellement d’ordre économique, chaque agent mis à la disposition d’une institution peut, d’une manière ou d’une autre, servir de relais à l’intelligence économique de son État ou de la structure dont il dépend.

6. Le reniement de leurs origines

Des dirigeants véreux pendant qu’ils exercent le pouvoir n’hésitent pas à s’approprier des biens colossaux surtout des montants colossaux qu’ils expédient illicitement dans les banques des pays prêteurs ou dans les paradis fiscaux pour qu’après leur mandat, ils aillent jouir de ces fortunes.
 
Les matières premières des États africains continuent d’être pillées au profit de quelques pays européens et de sociétés multinationales ou transnationales, le plus souvent, avec une puissante collaboration de politiciens et d’hommes d’affaires véreux. Ce qui compte souvent pour ces derniers, c’est le gain personnel, la bonne table qui sera offerte après la signature, ainsi que les photos que les représentants de nos États brandiront à quiconque comme une preuve d’élévation.

7. Le piège des institutions financières internationales>/<

Une source très importante de l’endettement des pays d’Afrique subsaharienne provient des prêts du FMI et de la Banque mondiale. Ces institutions ont identifié, évalué, approuvé et financé des projets censés les développer, supervisé et entériné le recrutement des consultants qui y ont mené les études afférentes, et ont recruté le personnel expatrié impliqué dans les phases de mise en œuvre. Elles ont défini les procédures d’appel d’offres et approuvé tous les contrats qui en ont résulté. Pendant la réalisation des projets, elles ont mené des missions périodiques de supervision et rédiger des rapports semestriels sur leur progression.
Ces mesures de suivi ont été complétées par des rapports d’audits annuels confiés à des auditeurs externes de réputation mondiale.
Malgré toute cette batterie de procédures, au demeurant fort coûteuses et assumées en partie par les pays emprunteurs, la grande majorité des projets financés en Afrique noire n’a pas atteint, selon les estimations même de la Banque mondiale, les objectifs initialement fixés.
En clair, l’absence des revenus projetés de l’investissement de ces projets se traduit par l’incapacité des emprunteurs à rembourser leurs dettes. Ils sont, de ce fait, contraints de recourir à d’autres emprunts, alourdissant ainsi leurs charges budgétaires et accentuant par la même occasion leur appauvrissement.
 
On comprend aisément avec Spero Stanislas Adotevie ([7]) que nos populations finissent par se convaincre, à cause de l’impuissance de nos Etats, que demain est ailleurs. Et de ce fait, parce que le futur a basculé, nos jeunes partent pour des rêves poussiéreux, croyant échapper à un cauchemar qu’ils ne veulent pas se donner la force ni les moyens intellectuels et moraux de combattre ici. Cauchemar qui les poursuivra partout où ils iront.

IV. MUSIQUE : OUTIL DE DÉVELOPPEMENT

‘’L’Afrique, dans sa globalité, manifeste aux yeux du monde des signes de stagnation, voire une grande et effrayante capacité de régression au regard de ce qu’elle a été. Un continent où le peuple vient ou revient à la vie quand il se donne, de façon organisée et durable, les moyens théoriques et pratiques de transformer le monde qui l’entoure, d’influer sur le cours de l’histoire, pour non seulement vivre mais pour bien vivre et pour porter son existence à sa plénitude. La situation est telle que tout le monde y compris les Africains eux-mêmes perçoivent l‘Afrique comme un continent pauvre, précaire et ses habitants comme un peuple paresseux, suscitant la pitié alors que le sous-sol prospecté par les Européens, les Américains et bientôt par les Asiatiques apparaît comme l’une des régions les plus riches au monde’’ ([8]). Par rapport à ce qui vient d’être dit, déclarer que la musique est un outil de développement ne paraît-il pas curieux, outrecuidant, choquant ?

Comment alors la musique pourrait-elle être un outil de développement ? Avant de répondre à cette question, que faut-il entendre par outil ?

1. La musique : un outil

Un outil est un instrument ou tout moyen utilisé pour construire ou réaliser un projet, un désir.
Aussi, la musique peut-elle servir d’instrument, de support ou d’outil en ce sens que ceux-ci ne valent que par leur qualité ainsi que par les fonctions, les objectifs qu’on leur assigne, de même que par la dextérité, l’expertise de celui ou celle qui le manipule. Ce d’autant plus que la musique qui plait a la faculté, de se greffer dans la mémoire d’un auditeur avec les paroles d’une musique dont la mélodie est le véhicule ; et cela sans effort dudit auditeur,
De ce point de vue, la musique, en tant que véhicule d’idées, peut servir d’outil de sensibilisation, d’éducation, d’éveil de conscience. 
En effet, il existe des exemples d’actions de développement préparées par des études sérieuses et positives sur le plan économique et social qui ont échoué, non pour des raisons économiques, mais parce qu’on avait négligé d’agir au niveau social, psychologique et culturel. Par exemple, creuser un puits dans un village sans expliquer aux villageois pourquoi l’eau du puits est préférable à l’eau de marigot, peut aboutir à ce résultat paradoxal observé dans un village : les habitants buvaient l’eau du marigot qui avait du goût et l’eau du puits, qui leur semblait fade, ne servait que pour la lessive. Du point de vue de l’hygiène, n’est ce pas que le contraire aurait été préférable ? C’est un tout petit exemple, mais le problème se retrouve souvent dans maints domaines. 
La musique, donc en tant qu’instrument peut, comme les autres mass média, informer, sensibiliser, éveiller, exhorter, encourager la population à de nouvelles manières de faire, à une nouvelle compréhension de ce qu’elle (la population) peut faire elle-même pour améliorer ses conditions de vie.

2. Musique : instrument de développement

Nous venons de voir les rôles ou fonctions que des musiciens, des groupes sociaux ou des sociétés ont assigné(e)s à la musique. Les exemples ci-dessus énumérés ne sont pas exhaustifs, eu égard, d’une part aux effets multiples, multiformes que la musique peut exercer sur l’homme, la société et, d’autre part à la capacité insoupçonnable d’imagination et de création de l’homme, l’on est à même d’affirmer que la musique peut être un outil de développement. 

Par exemple : 

a.  Au niveau de l’éducation

La musique, nous venons de le montrer, est utilisée par moment comme appât grâce à sa faculté de capter, de captiver l’attention. C’est dans cet esprit que les spécialistes de marketing et les agents de Radio et de Télévision recourent à la musique dans le cadre de la promotion des produits, et que les organisateurs des campagnes politiques l’utilisent pour appâter la population cible.
 
En effet, la musique peut symboliser ou signifier les nouvelles manières de faire et les changements souhaités comme des musiques nous renvoient, consciemment ou inconsciemment, aux comportements affichés dans "Valdehi", "Le roman de la vie" etc.
 
Comme l’indiquent respectivement Charles de Gaulle et Makhily Gassama, ‘’le monde étant ce qu’il est, aucune sagesse, aucune morale, aucun calcul ne doivent contraindre un pays à renoncer à ses intérêts au profit d’un autre pays’’ ([9]). ‘’Il est temps que nous nous ressaisissons. La mondialisation n’est pas faite pour des êtres faibles, inorganisés, insouciants, isolés les uns des autres, à l’écoute quotidienne des sirènes de la division et des intérêts individuels’’ ([10]). Parce qu’elles ont failli, il est imprudent, pour la jeunesse africaine, d’abandonner la direction des affaires du continent exclusivement à l’élite politique, si arrogante, égoïste, égocentrique et si peu patriote ; à l’élite économique, si frileuse dans l’action, gourmande et complice des sociétés multinationales ; à l’élite intellectuelle, hypocrite, si accrochée, souvent aveuglément ou par snobisme, aux chapelles idéologiques et philosophiques.
 
Avec la société civile, la jeunesse doit s’adjuger un poids dans les prises de décisions à l’effet d’assumer les responsabilités qui sont les siennes devant l’histoire.

Dans ce XXIe siècle, il ne s’agit plus pour les Africains d’exister simplement, physiquement et matériellement ; de vivre biologiquement dans l’opacité des besoins animaux ; mais, au-delà des réalités économiques, d’occuper, d’affirmer et d’assurer leur place et celle de l’Afrique dans la marche du monde. Monde dont les grandes puissances qui se sont autoproclamées gendarmes, mènent des activités à la périphérie du rationnel, de l’éthique et de l’équité.

b. Au niveau politique

Au regard d’une part, des crises militaro-politiques que vit l’Afrique, et d’autre part, du nouvel ordre international, des performances économiques et technologiques des autres continents ainsi que des velléités d’hégémonie que certains pays veulent exercer sur le monde, et l’avènement d’un monde sans précédent qui se dessinent sous nos yeux, en un mot face aux défis que chacun des pays africains doit relever, il faut reconstruire la cohésion sociale et l’unité à l’intérieur de chaque pays africain, convertir les mentalités, promouvoir non seulement l’égalité de tous devant la loi, mais aussi l’égalité des chances, l’égalité entre les régions, entre les ethnies, entre les différentes communautés, promouvoir la bonne gouvernance. La musique peut servir de support à tout cela notamment pour conscientiser la population sur les maux qui minent sa société et pour lui indiquer les comportements nouveaux à adopter.
 
c. Au niveau économique

Le mot d’ordre de l’Afrique depuis les indépendances est le travail, l’ardeur au travail. La musique, qui dans l’Afrique traditionnelle était un facteur de dynamique sociale et économique a été disqualifiée, depuis belle lurette du processus de développement et reléguée au statut de simple divertissement, quand elle n’est pas tout simplement considérée par les décideurs actuels comme un obstacle au développement de l’Afrique contemporaine. En dépit de cela, la musique ou la production musicale s’impose comme marchandise ou prestation de service. Marchandise dont l’importance a donné naissance à des créneaux, à des sociétés de prestation de service et à des organisations à but lucratif. Toutes ces institutions et la musique elle-même, sont respectivement, autant de structures économiques pourvoyeuses d’emplois et d’activités génératrices de richesse que l’on peut mieux exploiter ou développer à l’effet de réduire la pauvreté qui sévit dans chacun de nos pays.

d. Au niveau social

L’Afrique est durement confrontée à la maladie (particulièrement au sida), à la famine, à la pauvreté, aux conflits ethniques qui déciment des franges importantes de la population. La musique (justement parce qu’expérience particulière capable de toucher chez qui que ce soit, la zone la plus intime de l’humanité en chacun de nous, zone au-dessus de nos agitations de surface, de nos considérations de race, de nationalité, de religion, de statut social) peut être requise pour signifier l’être affectif, pour sensibiliser les communautés quant à la nécessité d’aider les populations en difficulté. Rappelons-nous les concerts, les galas organisés par les Organisations non Gouvernementales (ONG) pour aider tels ou tels groupes sociaux. Rappelons-nous We are the World’ et biens d’autres musiques célèbres composées afin de recueillir des fonds au profit des victimes de la famine.
 
La musique, aussi a été pour les Africains Américains le compagnon fidèle à qui ils ont confié leurs peines, leurs souffrances, leurs misères mais aussi, leurs rêves, leurs espoirs durant l’esclavage.
 
Aujourd’hui, devant l’impuissance des États africains à assurer un lendemain à leurs jeunes, ces derniers ont fini par se convaincre que leur avenir est ailleurs. Il importe que lesdits jeunes sachent que ce cauchemar qu’ils fuient les poursuivra partout où ils iront. Il vaut mieux donc travailler à reconstruire, dans leur pays, un nouvel environnement propice à leur épanouissement et à celui de leurs descendants. Comme dirait Margaret Mead ([11]), il ne faut jamais douter qu’un petit groupe de citoyens lucides et résolus soit capable de changer les choses. Et avec Jacques Attali ([12]), ajoutons qu’aucun destin n’est inéluctable, Tout destin envié et enviable résulte d’une construction. Aussi toute communauté, toute société a-t-elle le pouvoir de construire le sien à condition qu’elle le veuille et agisse en conséquence.

e. Au niveau culturel

Le défi qui s’impose à l’Afrique du XXIe siècle est non la régression obsessionnelle vers un modèle ancestral idyllique, mais la réussite, autant que faire se peut, d’une synthèse dynamique entre ce qu’elle a véritablement été dans un passé trop tôt éclipsé par le soleil brûlant jusqu’à l’incandescence de la domination étrangère, et l’expérience multiforme de l’Europe et des autres civilisations avec lesquelles elle doit apprendre à construire un monde de liberté dans la coresponsabilité. 
Pour réussir, ce défi, il faudrait commencer par sortir du piège tendu par les deux formes d’unilatéralisme qui s’opposent de façon stérile sur la question du développement de l’Afrique : le développement par mimétisme, assistance/, et le développement par le repli sur soi, endogène si on préfère, qui a de moins en moins de sens au regard de la mixité identitaire qui caractérise aussi bien l’Europe que l’Afrique dans le contexte de la globalisation.
Il importe que l’Afrique et les Africains se convainquent que leur patrimoine culturel est riche et se rappellent que celui ci a déjà servi de ferment au Negro Spiritual, au blues, au Jazz, à la Samba, à la Bossa Nova, au Reggae dont les valeurs ne sont plus à démontrer et qui aujourd’hui font la fierté du patrimoine musical de l’humanité. Aussi, les africains doivent-ils prendre conscience qu’il importe dorénavant de privilégier toute démarche conduisant à l’innovation. 

8. au niveau de la géostratégie  

‘’Le Président américain John F. Kennedy ne pensait pas autre chose en déclarant crûment : ‘’L’aide aux États étrangers est une méthode par laquelle les États-Unis maintiennent une position d’influence et de contrôle sur le monde entier et soutiennent un grand nombre de pays qui s’écrouleraient définitivement ou bien passeraient au bloc communiste’’ ([13]). Et Joseph Ki-Zerbo ([14]) de confirmer que, Les américains, par exemple, à travers leurs transnationales, ont besoin d’espace libre où ils peuvent opérer sans entraves. C’est pour cela d’ailleurs qu’ils répandent partout l’idéologie du libéralisme absolu. Ils sont intéressés à ce qu’il y ait un vide en Afrique, un vide crée par le repli des colonisateurs européens et l’incapacité des pays africains à se prendre en charge eux-mêmes. 
 
Nous Africains du XXIème siècle n’avons d’autre choix que de bâtir notre destin, c’est-à dire de prendre en charge notre voie, d’être les acteurs de nos mouvements, le moteur de notre démarche et la boussole de notre horizon. Parce que la politique qui régit les relations des pays du Nord à ceux du Sud, défie toute logique, toute morale, les Africains ne doivent compter avant tout que sur leurs propres forces. 
 
Edem Kodjo nous prévient : il ne fait pas bon se comporter en agneau dans un monde de loups. Retenons essentiellement avec Makhily Gassama, que ‘’nous avions été dominés par les armes, mais nous avions été vaincus par les productions de l’esprit’’ ([15]).
Faire prospérer leur intelligence, penser par et pour eux, financer la recherche et pratiquer la science, la technique et la technologie sont pour les intellectuels Africains un devoir.
 
9. Au niveau médiatique

Nous convenons avec Paul K. Fokam[16] que le monde est un grand champ de guerre ; et que la première bataille à laquelle se livrent les nations vise à contrôler l’imaginaire. Les Africains et Africaines doivent non seulement refuser un imaginaire imposé par les autres, mais s’en construire. La quasi-totalité des Africains et des Africaines pensent que les faits grandioses sont l’apanage des autres et que eux et elles sont faibles ou trop petits pour essayer. La littérature fourmille d’écrivains et de philosophes qui ont théorisé ou facilité cette opinion.
 
En outre l’image que propagent les médias occidentaux et les médias occidentaux de l’Afrique sur l’Afrique est d’autant plus préoccupante qu’elle influe négativement sur les efforts de développement de l’Afrique. 
 
Au regard de ce qui précède, nous pouvons dire, d’une part qu’aucun développement n’est possible sans une remise en cause de cette opinion et d’autre part que l’Afrique a l’obligation de soigner elle-même son image. 
Nous Africains et Africaines devons prendre conscience d’une part, de ce que l’intelligence humaine est également repartie et , d’autre part, que tous les êtres humains, sans considération de race, sont dotés des mêmes potentialités. La différence entre aussi bien les hommes que les sociétés se situent uniquement du point de vue de l’effort fourni au travail.
En ce XXIème siècle l’Afrique réunit les conditions optimales pour s’insérer dans le train de la mondialisation en marche. Les niches d’opportunités susceptibles d’être investies sont nombreuses compte tenu du niveau d’arrimage de l’Afrique à la société mondiale de l’information.
 
C O N C L U S I O N
 
Plus qu’un simple effet de mode ou un hobby élitiste, les techniques de l’information et de la communication, les satellites et les diverses autoroutes de télécommunication :

- sont devenus le fondement même de toute activité humaine, de l’éducation à la sécurité nationale, en passant par la santé, le commerce et les finances ;
-  ont transformé le monde en village. 
Village où les radios et les télévisions de tous horizons déploient des moyens et des stratégies super sophistiqués pour attirer, voire contrôler le maximum d’auditeurs et de téléspectateurs.

Les enjeux de ces conquêtes sont culturels, économiques, idéologiques, technologiques, médiatiques, politiques. Pour affronter cette concurrence, les radios et les Télévisions africaines doivent s’approprier tous les signes, les outils, les symboles dont la musique, auxquels les africains sont sensibles afin de leur faire comprendre :
-  que l’Afrique aura le développement sans surmonter l’adversité car il n’y a pas de triomphe sans péril. Car le plus dur reste à venir parce que c’est justement face à cette adversité rude que l’Afrique devra construire son avenir. En matière de géostratégie, il n’y a pas de triomphe sans péril. Aucun échec, aucun accident ne devraient éloigner les Africains dignes de leur but, qui est la restauration de la dignité africaine ;
-  que la confiance en soi, le travail, la solidarité, l’honnêteté et la persévérance sont des atouts précieux qui favorisent le développement ;
-  la pertinence des comportements nouveaux à adopter par rapport à la problématique du développement auto centré de l’Afrique moderne, et par rapport à la problématique de la globalisation ou de la mondialisation ;
-  que la musique est un instrument, un signe, un outil, un support qui ne valent que par rapport aux objectifs qu’on leur assigne, aux usage qu’on en fait, par rapport à leur qualité intrinsèque, par rapport à la dextérité de celui qui les utilise.

BIBLIOGRAPHIE

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Berendt, Joachim Ernst : Le grand livre du jazz de New-Orléans jusqu’au jazz rock, Paris, Éditions du Rocher, 1986, 637 p.
Boucourechliev, André : in Cahier d’Histoire de la musique et d’activités musicales de la classe de 3ème, ibidem.
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Durkheim, Émile : les règles de la méthode sociologique, Paris, PUF, 1986, p. 20.
Dournon, Géneviève : Comprendre la musique des autres in Musique d’Afrique et de l’Océan Indien, Paris, Recherche Pédagogique et Culture, Janvier-Avril, Juin, n°s65/66, 1984, p. 29, p. 29-41.
Fokam, K. Paul : Et si l’Afrique se réveillait ? Paris, Les éditions du Jaguar, 2000, 207 p.
Quelle Afrique à l’horizon 2050 ? Un espace transformé en îlot de prospérité, Paris, Afédit, 2013, 356 p.
Huchard, Ousmane Sow : La Culture, ses objets-témoins et l’action muséologique : sémiotique et témoignage d’un objet témoin : le masque Kanaga des Dogons de Sanga, Dakar, Le Nègre International Éditions, 2010, 858 p.
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NOTES>

[1] Christophe Wondji ; Chanson et culture populaire en Côte-d’Ivoire in La chanson populaire en Côte-d’Ivoire, Essai sur l’art de Gabriel Srolou, Présence Africaine, Paris/Dakar, 1986, p. 14.
[2] S. S. Pie XII : Lettre encyclique de S. S. Pie XII sur la musique sacrée adressée au IIème congrès International de musique de Paris. In La Revue musicale intitulée La musique sacrée, Paris, Éditions Richard Masse, 1957, p. 22.
[4] Emile Vuillermoz : Histoire de la musique, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1973, p. I.
[5] Emile Vuillermoz : Histoire de la musique, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1973, p. I.
[6] Lire : Sanou MBaye in L’Afrique au secours de l’Afrique, Paris, Les éditions de l’Atelier / Editions ouvrières, 2009, p. 27.
[7] Spero Stanislas Adotevie L’avenir du futur Africain, in 50 ans après, quelle indépendance pour l’Afrique ? p. 19-49, Paris, Éditions Philippe Rey, 2010, p. 25.
[8] Jacques Nanema : L’Afrique entre négrophobie et développement : Du désarroi identitaire à la renaissance, in 50 ans après, quelle indépendance pour l’Afrique ?, Paris, Éditions Philippe Rey, 2010, p. 334-335.
[9] Charles de Gaulle cité par Makhily Gassama : Un demi-siècle d’aventure ambiguë in 50 ans après, quelle indépendance pour l’Afrique ?, Paris, Éditions Philippe Rey, 2010, p. 157, 201 p.
[10] Makhily Gassama : Un demi-siècle d’aventure ambiguë in 50 ans après, quelle indépendance pour l’Afrique ?, Paris, Éditions Philippe Rey, 2010, p. 158.
[11] Margaret Mead cité par Allen Hammond in Quel monde pour demain ? Scénario pour le XXIème siècle, Paris, Nouveaux Horizons, 2004, p. 62.
[12] Jacques Attali : une brève histoire de l’avenir, Paris, Fayard, 2009, p. 9-10.
[13] Elikia M’Bokolo : L’Afrique au XXe siècle, Le continent convoité, Paris, Éditions du Seuil, 1985, p. 365, 393 p.
[14] Ki-Zerbo Joseph : A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein, Paris, Editions de l’Aube, 2004, p. 52, 201 p.
[15] Makhily Gassama ‘’Un demi-siècle d’aventure ambiguë’’ in 50 ans après, quelle indépendance pour l’Afrique ?, Paris, Editions Philippe Rey, 2010, p. 148.
[16] Paul K. Fokam : Quelle Afrique à l’horizon 2050 ? Un espace transformé en îlot de prospérité, Paris, Afédit, p. 17, 356 p.

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