L’INVENTION DE L’ÉCRITURE : ’’SIGNES ET MOTS DE L’ÉCRITURE EN ÉGYPTE ANTIQUE’’ DU PROF. ALAIN ANSELIN, SAVANT LINGUISTE & ÉGYPTOLOGUE

ALAIN ANSELIN, UN HOMMAGE.
L’INVENTION DE L’ÉCRITURE : ’’SIGNES ET MOTS DE L’ÉCRITURE EN ÉGYPTE ANTIQUE’’
DU PROF. ALAIN ANSELIN, SAVANT LINGUISTE & ÉGYPTOLOGUE

RÉSUMÉ

Dans l’Egypte ancienne, l’écriture apparaît étroitement liée à l’art de la parole, jusque dans ses dénominations, et aux caractéristiques du pouvoir, fondé sur le sacré : les hiéroglyphes sont l’écriture des paroles
divines : sS n mdw ntr. On ne peut concevoir une langue comme si personne ne la parlait ni ne l’entendait, ni son écriture, qui diffère dans le temps la figure muette du langage, l’entendant, comme si personne ne la lisait. L’auteur étudie donc le vocabulaire de la bouche qui parle, de l’oreille qui entend, de l’œil qui lit. Il étudie le vocabulaire des matériaux iconographiques de la culture égyptienne mobilisés par les premiers scribes pour faire signes, et examine leurs catégories d’emploi - signes-mots, signes-sons, déterminatifs. Le passage des signes-mots aux signes-sons joue sur des paires d’homophones le plus souvent bilitères ; les déterminatifs apparaissent comme les" prototypes" d’une réflexion du scribe sur la langue et ses catégories sémantiques. Les signes que l’écriture réquisitionne dans son emploi hétero-sémantique des homophones pour dire la parole et l’écriture, le fait d’écouter et le fait de voir, font enfin la part belle aux modèles boomorphes (signes de l’oreille, de la pensée....), auxquels l’archéologie fournit aujourd’hui des repères avérés. Le choix des signes idéogrammatiques pour dire les mots apparaît ainsi gouverné par les valeurs et les modèles de la culture et soumis au principe d’homophonie. Les paires d’homophones caractéristiques du véhiculaire égyptien avec lesquels les premiers scribes donnèrent signes aux mots de l’écriture se retrouvent fréquemment dans l’univers couchitique - l’omotique et le tchadique offrent aussi, bien que les évidences soient moins fréquentes, des miroirs pertinents à l’égyptien sur ce plan.

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ON A CESSE DEPUIS LONGTEMPS DE VOIR DANS L’ÉCRITURE DE L’ÉGYPTE ANTIQUE une technologie empruntée à des voisins historiques. On admet aujourd’hui son caractère purement égyptien : "La faune (de l’écriture hiéroglyphique) est uniquement africaine, et les objets appartiennent tous au matériel utilisé en Égypte, ce qui constitue une forte présomption en faveur de l’origine autochtone de l’écriture hiéroglyphique" écrit notamment Jean Vercoutter (1998,36-43). Il est par contre devenu courant d’exporter dans le passé égyptien les motivations de l’homme moderne, et d’exposer l’histoire des hiéroglyphes en termes d’"invention" et de "technologie", concepts fonctionnels par trop réducteurs pour saisir la complexité et la portée de l’innovation matérielle et du changement social et moral qui s’accompagnent mutuellement dans l’apparition de l’écriture en Égypte antique. Pourtant l’examen des lieux et des rapports sociaux que l’écriture hiéroglyphique a gagné au fil de sa longue histoire suffit à rappeler que ce ne sont pas les mêmes raisons qui ont poussé à couvrir de hiéroglyphes les premières palettes, et à rédiger papyrus médicaux ou contrats de travail, sous des formes renouvelées (hiéroglyphique, hiératique, démotique ... ).
Notre propos consistera donc non pas à projeter des schémas actuels dans le passé, mais à rechercher les critères de définition de l’écrit chez l’égyptien lui-même, à travers les signes et les mots de l’écriture eux-mêmes, selon les axes les plus élémentaires de sa matérialité et de sa socialité. Précisément, la question des contextes sociaux et des stratégies qui conduisent l’écriture à "surgir" du côté des lieux de pouvoir selon les valeurs et les nonnes de ce pouvoir est devenue un champ de recherches d’une grande fécondité, comme le rappelle Orly Goldwasser (1992:67) : "The revolutionary invention of the Egyptian script, now also established as a self-developed Egyptian accomplishment, was intensively dealt with from the perspective of sociological and historical why questions (...). Namely, how did the Egyptians invent writing, and what were the mental faculties that made the intellectual leap possible. Further more, what were the new cognitive tools which enabled a certain group in the Egyptian society to conceptualize and materialize the "new intellectual order".
Pourtant, cette approche nous paraît demeurer incomplète. L’écriture hiéroglyphique dispose d’un vocabulaire égyptien bien attesté, documenté par des graphies dont on n’interroge guère les signes, ni les champs sémantiques. Quelle est la matérialité de l’écriture ? Que met-elle en scène ? Quels référents, se continuant dans quelle chaîne d’artefacts, d’iconèmes, de graphèmes - et jusqu’aux mots considérés eux aussi, à la manière de C. Ehret, comme des artefacts, des objets produits par l’activité humaine : façonnés avec des matériaux phoniques et selon des représentations iconiques. C’est aussi continuer de répondre aux ’’what questions" d’Orly Goldwasser.
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© In Revue Archéo-Nil n°11 - 2001

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