SCIENCE ET SECRETS. « LE VOILE D’ISIS OU LES SECRETS DE LA NATURE » PAR PIERRE HADOT

SCIENCE ET SECRETS. « LE VOILE D’ISIS OU LES SECRETS DE LA NATURE » PAR PIERRE HADOT

PRÉFACE PIERRE HADOT

Le livre que je venais d’écrire [1] lorsqu’on m’a sollicité pour rédiger cette préface a pour sujet trois thèmes et trois métaphores étroitement liés : la notion souvent utilisée de secrets de la nature, l’aphorisme 123, traduit habituellement par la formule : la Nature aime à se cacher, enfin le voile d’Isis symbolisant cette dissimulation de la nature.
Mon point de départ a été l’idée de secrets de la nature. J’avais été tout d’abord étonné du fait que les savants modernes, tout au moins du 17 au 19e ou au début du 20e siècle, présentent leurs recherches comme un effort pour dévoiler les secrets de la nature. Il y a par exemple ce texte de Pascal : « Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu’elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets. » On connaît moins peut-être le texte de Claude Bernard qui date de 1872, et qui définit ainsi ce qu’il appelle l’idée moderne dans les sciences : « Conquérir la nature, lui arracher ses secrets, s’en servir au profit de l’homme ». [2] Or j’avais très souvent rencontré cette expression dans la définition de la physique chez les auteurs de l’Antiquité. Je me suis étonné alors de la permanence de cette représentation d’une Nature qui dérobe ses secrets. D’autre part, je me suis rendu compte que les historiens des sciences ignoraient pour la plupart cette influence de la pensée antique. Par exemple, tout récemment dans une étude, par ailleurs remarquable, sur l’ordre physico-chimique, Bertrand de Saint-Sernin [3], quand il cite le texte de Pascal dont je viens de parler, affirme : « Cette page fait apparaître l’origine religieuse du positivisme en théorie de la connaissance. L’allusion aux secrets cachés de la nature rappelle en effet le livre de Job où Dieu fait défiler devant ce dernier les merveilles de la Création sans en dévoiler les modes de fabrication. » Il est vrai que, à la fin de ce livre de la Bible, Dieu énumère toutes les merveilles de la création en faisant sentir à Job combien il est ignorant, mais l’expression même « secrets de la nature » n’apparaît absolument pas, alors qu’elle a été employée couramment, en grec et en latin d’une manière constante, depuis l’Antiquité, jusqu’au Moyen Âge et à la Renaissance
L’idée que la Nature cache des secrets me parut alors étroitement liée au sens que, dans l’Antiquité déjà, l’on donnait à l’aphorisme d’Héraclite : « La Nature aime à se cacher », qui implique la même métaphore. Ce qui m’engagea à étudier les différentes interprétations que, jusqu’à la fameuse exégèse de Heidegger, on a, pendant des millénaires, proposées de cette formule.
Enfin, l’idée de secret de la nature m’a conduit au voile d’Isis, c’est-à-dire à l’Isis dont Plutarque raconte qu’elle se définit elle-même en disant : « Je suis tout ce qui a été, est et sera, et aucun mortel n’a encore soulevé mon voile. »
C’est en lisant Goethe que la rencontre avec Isis s’est effectuée. Dans la « Métamorphose des plantes », Goethe écrivait ceci : « Alexander von Humboldt m’envoya la traduction de son « Essai sur la géographie des plantes » avec une illustration flatteuse qui laisse entendre que la poésie elle aussi pourrait soulever le voile de la Nature. » Quelle était donc cette illustration flatteuse ? Sur la page de dédicace offerte par Alexander von Humboldt à Goethe en 1807, on voyait un personnage nu, tenant une lyre dans sa main gauche, et dévoilant de sa main droite la statue d’une déesse étrange, dont la poitrine portait trois rangées de seins, et dont la partie inférieure du corps était enserrée dans une étroite gaine, ornée de différentes figures d’animaux. Aux pieds de la statue, le livre de Goethe intitulé « La Métamorphose des plantes » était déposé. La statue en question correspondait exactement à celle de la déesse Artémis d’Éphèse, qui, à la Renaissance, avait été choisie par les artistes pour personnifier la Nature. Or, rapidement l’Artémis d’Éphèse et l’Isis voilée de Plutarque avaient été confondues et le thème du dévoilement de l’Isis-Artémis se retrouve sur les frontispices de tous les livres scientifiques du 17 et du 18ee siècle. Par rapport à cette tradition iconographique, l’originalité de la gravure du livre d’Alexander von Humboldt consiste en ce que ce n’est plus la Science qui dévoile la Nature, mais la Poésie, personnifiée par Apollon.
Cette opposition entre science et poésie m’a conduit alors à un autre grand thème du livre, celui des différentes méthodes possibles de dévoilement de la nature, ou, pour parler sans métaphore, les différentes méthodes possibles de la connaissance de la nature. Prométhée était traditionnellement, et d’ailleurs est toujours, le symbole de l’une d’entre elles, dans la mesure où il apparaît dans le mythe comme le personnage qui, pour secourir le genre humain, a dérobé aux dieux, par la ruse, le secret du feu. Et précisément le grec « méchané », d’où dérive l’adjectif « méchaniké », signifiait la ruse. J’ai donc appelé prométhéennes les méthodes qui, comme la mécanique antique, la magie antique et celle du début des Temps modernes, et surtout comme la méthode expérimentale de la science moderne, exercent une violence sur la nature, pour la mettre au service des intérêts humains. Selon la formule célèbre de Cuvier, l’expérimentateur soumet la nature à un interrogatoire et la force à se dévoiler selon le modèle d’une procédure judiciaire. Il est intéressant d’observer comment, à l’aube des Temps modernes, l’idéal de conquête de la nature énoncé par Francis Bacon reprend les espérances de la magie et de la mécanique antique en les intégrant à une méthode rationnelle. Rappelons-nous aussi, à ce propos, la définition de l’esprit de la science moderne par Claude Bernard que j’ai cité tout à l’heure : « Conquérir la nature, lui arracher ses secrets, s’en servir au profit de l’homme… »
À cette attitude prométhéenne, on peut opposer ce que j’ai appelé l’attitude orphique, sous l’influence de ces vers de Ronsard : « Rempli d’un feu divin qui m’a l’âme échauffé, je veux, mieux que jamais, suivant les pas d’Orphée, Découvrir les secrets de Nature et des Cieux . » C’est uniquement par son chant qu’Orphée agit sur les êtres de la nature. Ce qui caractérise donc l’attitude orphique, c’est avant tout le désintéressement : il ne s’agit plus de mettre la nature au service de l’homme, mais de la percevoir pour elle-même, telle qu’elle nous apparaît. À la différence de la connaissance scientifique, qui utilise les instruments et le calcul pour découvrir le fonctionnement des phénomènes naturels, à la différence aussi de la perception, si l’on peut dire, quotidienne, qui nous permet d’agir et de traiter les choses en outils, l’attitude orphique correspond à une perception esthétique qui contemple l’univers avec des yeux d’artiste, pour reprendre l’expression de Bergson, c’est-à-dire sans aucune visée utilitaire. C’est l’attitude du philosophe, du poète, de l’artiste. À ce sujet, je dois dire que j’ai été très impressionné par le petit livre de Roger Caillois qui a pour titre « Esthétique généralisée » et qui montre fortement la continuité entre création naturelle et création artistique, l’art humain n’étant alors qu’un cas particulier de la nature, et l’artiste épousant en quelque sorte le processus de genèse des formes par la nature.
En distinguant ces deux attitudes, extrêmement différentes, je n’ai pas voulu opposer une bonne et une mauvaise attitude. Il s’agit de deux attitudes qui, me semble-t-il, sont aussi nécessaires l’une que l’autre, qui ne s’excluent pas nécessairement, car elles peuvent souvent être réunies dans le même personnage. Elles correspondent à l’ambiguïté de notre rapport avec la nature. Tout d’abord, la nature peut se présenter comme une réalité étrangère qui s’oppose à nous, qui peut revêtir un aspect hostile, contre lequel il faut se défendre, ou, tout au moins, comme un ensemble de ressources qu’il faut exploiter. Le ressort de l’attitude prométhéenne, c’est le désir de secourir l’humanité, d’agir pour le bien des hommes. Mais, par ailleurs, la nature peut se présenter à nous comme un spectacle, mais un spectacle dont nous faisons partie en quelque sorte, comme un processus créateur qui nous englobe, auquel nous avons le sentiment de participer. Le ressort de l’attitude orphique, c’est cette fois le sentiment de communion.
Deux attitudes légitimes donc, mais qui ont, en elles, chacune, ses dangers. D’une part, l’attitude prométhéenne n’a pas toujours la finalité universaliste qu’elle devrait avoir, mais elle est souvent mise au service d’intérêts égoïstes, elle risque d’ouvrir la porte à une industrialisation effrénée, aiguillonnée par l’appétit du profit qui met en péril notre rapport à la nature et la nature elle-même. D’autre part, l’attitude orphique peut conduire à prôner un « retour à la nature », un primitivisme radical, irréalisable.
En écrivant cette histoire de la notion de secrets de la nature, j’ai été peu à peu amené à constater que, dans le courant du 18e siècle, un changement décisif s’est produit, probablement lié à une perception confuse du danger que représente la mécanisation. On peut énumérer quelques symptômes importants de cette évolution. En premier lieu, la dimension affective et l’expérience vécue ont commencé à jouer un rôle de plus en plus important dans la démarche philosophique. Il y a, tout d’abord, en 1750, dans le livre de Baumgarten intitulé « Aesthetica », la revendication en faveur d’une vérité du sentiment esthétique, c’est-à-dire du plaisir en présence de la beauté, de la terreur en présence du sublime, en opposition à la vérité logique. Il y a aussi, un peu plus tard, dans les années 1770, les expériences de Jean-Jacques Rousseau, décrites surtout dans les « Rêveries du promeneur solitaire », qui parle du « sentiment de l’existence ». Ou encore, en 1806, Schelling qui évoque pour sa part la terreur sacrée qui saisit l’âme en présence de l’existence, du pur être-là.
En second lieu, la représentation de la Nature sous les traits d’Isis a changé de signification. Pour mesurer l’ampleur de ce changement, il suffit de comparer les frontispices des livres de science du 17e et du début du 18e siècle avec la page de titre du traité de physique de Segner, gravée en 1754, dont parle Kant dans sa « Critique de la faculté de juger », ou avec la page de titre du poème de Erasmus Darwin, Le Temple de la Nature ou l’origine de la société, paru en 1809. Au début des livres de science, c’est habituellement la Science personnifiée qui dévoile l’Isis-Nature et les personnages qui assistent à la scène paraissent souvent collaborer à l’étude de la Nature : il s’agit par exemple de découvrir, grâce au microscope notamment, des phénomènes inconnus de la Nature. Au contraire, au début du traité de physique de Segner, l’Isis reste entièrement voilée et l’un des petits génies qui représentent les savants mesure seulement la trace de ses pas, tandis qu’un autre met un doigt sur ses lèvres. Et, sur la page de titre du livre d’Erasmus Darwin, le dévoilement d’Isis provoque la terreur et l’effroi.
Ce changement s’explique par l’interprétation que certains francs-maçons ont donnée du texte de Plutarque dont nous avons parlé : « Je suis ce qui a été, qui est et qui sera et nul mortel n’a soulevé mon voile ». Dans son traité « Sur les mystères hébraïques », écrit en 1787, Karl Leonhard Reinhold compara cette déclaration de l’Isis de Saïs avec la parole de Yahvé sur le Sinaï : « Je suis qui je suis. » Pour lui, Yahvé et Isis s’identifiaient, par le fait même qu’ils refusaient de dire ce qu’ils étaient. Dans cette perspective, c’est finalement Dieu et la Nature qui s’identifiaient, en un sens spinoziste, comme étant deux figures de l’être indicible et ils étaient entourés tous deux d’une même aura de mystère inspirant terreur, vénération et respect.
Cette Isis maçonnique a fortement influencé la représentation que Goethe, puis les romantiques, se sont faite de l’Isis-Nature. Il apparaît clairement par exemple chez Schelling que l’idée de secret de la nature se transforme en mystère caché de l’existence. Goethe, Schelling, Nietzsche me semblent être à l’origine de la tendance philosophique, très vivante au 20e siècle, que l’on peut appeler l’existentialisme, pour laquelle il y a un mystère impénétrable de l’existence qui provoque l’angoisse. C’est dans cette perspective que la dernière partie de mon livre s’intitule : « Du secret de la nature au mystère de l’existence ».
À la fin de l’ouvrage, je me suis aperçu que je n’avais pas seulement écrit l’histoire de la métaphore des secrets de la nature, mais une histoire des multiples contresens qui se sont succédé au cours des siècles. Je ne peux les énumérer tous. Prenons seulement quelques exemples. Le premier contresens, à mon avis, mais cela peut se discuter, a été commis par les philosophes antiques qui ont compris les trois mots grecs d’Héraclite comme signifiant que la Nature aime à se cacher. Je crois en effet que, comme dans presque tous ses aphorismes, Héraclite a voulu faire une antithèse et qu’en tenant compte du sens qu’avait le mot grec « phusis » à son époque, il a voulu dire : ce qui apparaît (« phusis » : : ce qui naît, ce qui pousse) tend à disparaître ( l’occultation, chez les anciens Grecs est liée à la mort), ou encore : ce qui naît tend à mourir. Mais à son tour la formule « la nature aime à se cacher » a pris les significations les plus variées : la nature est difficile à connaître, elle s’enveloppe dans des formes sensibles et dans des mythes ; elle cache en elle des vertus occultes. Pour Schelling, cela signifie que l’Être est originellement dans un état de contraction et de non-déploiement, pour Heidegger que l’Être se dévoile en se voilant. Successivement, les trois petits mots d’Héraclite ont servi à expliquer les difficultés de la science de la nature, à justifier, pour Philon d’Alexandrie, l’exégèse allégorique des textes bibliques, pour Porphyre et d’autres à défendre le paganisme, pour Rousseau, à critiquer la violence faite à la nature par la technique et la mécanisation du monde, pour Schelling, à expliquer l’angoisse qu’inspire à l’homme son être au monde. De même, la métaphore des secrets de la nature a servi aux philosophes antiques à exprimer la difficulté inhérente à la connaissance de la nature, aux magiciens à décrire les virtualités cachées que leur art voulait exploiter, aux savants de la révolution mécaniste à désigner les phénomènes que l’observation armée d’instruments et l’expérimentation permettaient de découvrir. Et la représentation figurée de la Nature a subi, elle aussi, les avatars les plus variés. Les savants modernes ont pensé en effet que ce que les Anciens croyaient être une multitude de seins sur le corps de la Diane d’Éphèse n’aient été que la reproduction sculptée des ornements et des bijoux ou peut-être qu’ils aient été des testicules de taureaux offerts à la déesse à l’occasion des sacrifices. Les seins de la Diane d’Éphèse seraient donc un contresens, mais créateur puisqu’il aurait conduit à considérer cette déesse comme la représentation de la Nature.
Tels sont donc les principaux thèmes qui ont retenu mon attention tout au long de cet ouvrage. Et alors, me direz-vous : quelle est la morale de cette histoire ? Il y en a sans doute plusieurs. Pour ma part, j’en verrais surtout deux. En premier lieu, dans la perspective de l’histoire, je retiendrais l’extraordinaire permanence des formules, des métaphores, des sentences qui dominent notre pensée occidentale. J’ai cité dans mon livre le propos de Nietzsche qui exprime bien cette idée : « Une bonne sentence est trop dure à la dent du temps et tous les millénaires n’arrivent pas à la consommer, bien qu’elle serve à tout moment de nourriture. » Mais j’ajouterais que cette formule quasi impérissable reçoit au cours de siècles les sens les plus divers, c’est-à-dire fait l’objet de toutes sortes de contresens, de contresens que j’appelle créateurs, parce qu’ils donnent naissance à de nouvelles manières de voir le monde. En second lieu, dans la perspective philosophique, je retiendrais surtout, en face de la recherche scientifique mécaniste, l’idée de la possibilité d’une approche esthétique de la nature, qui conduit à la prise de conscience de notre participation au mouvement créateur de la nature : « Aller par delà toi-même et moi-même. Éprouver d’une manière cosmique », disait Nietzsche.

[1] « Le Voile d’Isis. Essai sur l’histoire de l’idée de Nature », Gallimard, 2004.
[2] Claude Bernard, « De la physiologie générale », p. 102.
[3] Dans le recueil d’études intitulé « Philosophie des sciences » (éd. Andler), t. 1, p. 420.

In, "SIGILA" Revue franco-portugaise sur le secret, N°15, 2005. « Le Voile d’Isis ou les secrets de la nature ». Science et secrets - Ciência e segredos.

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