« RELIGION, SPIRITUALITÉ ET PENSÉE AFRICAINES », PAR DOMINIQUE ZAHAN NOTE DU PHILOSOPHE ET ANTHROPOLOQUE LOUIS-VINCENT THOMAS

« RELIGION, SPIRITUALITÉ ET PENSÉE AFRICAINES », PAR DOMINIQUE ZAHAN
NOTE DU PHILOSOPHE ET ANTHROPOLOQUE LOUIS-VINCENT THOMAS
(Éditions, Payot, Paris, 1970)

Zahan titulaire de la chaire ethnologie et de sociologie africaines l’Université de Paris-V (Sciences humaines Sorbonne), reste un des meilleurs connaisseurs actuels des religions négro-africaines traditionnelles. Spécialisé tout particulièrement dans étude des Bambara auxquels il a déjà consacré deux remarquables ouvrages qui font autorité (Sociétés d’initiation bambara : Le N’domo, le Koré, Mouton, 1960 ; La dialectique du verbe chez les Bambara, Mouton 1963) et des populations maliennes (Mosi Dogo), il nous livre avec le présent ouvrage sa première synthèse articulée autour des trois pôles majeurs de l’âme noire : religion, spiritualité, pensée africaine. Sujet difficile s’il en est un, non seule ment parce que l’on se heurte à l’étonnante diversité des croyances, à la multiplicité des rites et des pratiques, mais encore et surtout parce que l’Auteur s’efforce d’appréhender « du dedans » une réalité complexe, profonde, malaisément saisissable et on ne livre qu’avec réticence surtout à l’observateur occidental. Précisément si Dominique Zahan parvient nous donner une anthropologie voire une théologie africaine, c’est parce qu’il attache moins aux éléments ou aux produits qu’inventorie habituellement le chercheur africaniste qu’à l’attitude de l’homme noir face au numineux et à l’univers au sein duquel il inscrit son action : telle est originalité principale de ce remarquable ouvrage. En s’appuyant sur sa propre expérience et des lectures riches et variées, l’Auteur ne veut pas faire œuvre d’érudition mais plutôt s’efforce de « pénétrer en profondeur dans l’âme noire afin découvrir le principe animateur de vie » (page14) ; c’est en tout cas par ce biais que l’on parvient plus aisément à la compréhension de l’« Universel africain ».
Un tel projet suppose, au préalable, une mise en situation de homme noir, « microcosme où aboutissent, invisibles, innombrables fils qui tissent les choses et les êtres entre eux, en vertu des règles de correspondance fournies par les catégories et les classifications. Il est pas le « Roi » de la création, mais plutôt l’élément central d’un système auquel il imprime une orientation centripète » (page 16). Les rapports de homme à Dieu et aux « esprits subalternes » que fondent les mythes et que révèlent les pratiques, puis au monde, sorte de tissu de signifiants, de locuteur privilégie,́ nous sont rappelés avec finesse Là encore ce qui frappe est la modestie des apparences : « Des petits amas de sable et de terre, des cônes en pise,́ se distinguant souvent peine des autres éléments d’un décor désordonne,́ des pierres des arbustes et des arbres, tels sont les autels sur lesquels des milliers de victimes ont expiré depuis des générations, en imprimant à leur sang, dans un dernier sursaut de vie, le rythme qui ouvre au fidèle la porte de Invisible » (page 61). C’est également ce primat de intériorité qui apparaît dans les formes supérieures de initiation : par le médias de la connaissance et des épreuves le sujet se dépasse, tait en lui l’ancienne personnalité (il y a là une mise à mort symbolique suivie une renaissance rituelle) et accède à l’union en Dieu. Ainsi comprise, la voie mystique du Koré, revêt son plein sens. « Elle est une ascension vers le ’’mariage’’ et l’union intime avec Dieu ; elle est une échelle permettant de monter jusqu’à l’être divin. Plus on s y élève plus profonde est l’union avec l’être convoite »́ (page 218). Mais ce mysticisme rien de l’évanouissement dans la transcendance ; jamais il ne coupe homme du milieu qui est le sien, jamais il ne l’éloigne de ses occupations habituelles ; bien au contraire, il lui permet « de se réaliser plus pleinement dans son activité quotidienne ». En fait, l’état de béatitude, « les moments de communication de homme avec l’invisible sont, semble-t-il, tout aussi naturels et conformes aux fonctions de la vie que tout autre genre activité » (p. 196). Ce souci de la réalité quotidienne, quête à la fois de la certitude et de la paix, maintien de ordre (garanti par les ancêtres) et désir de réussite transparaît dans certaines pratiques : l’art de la divination (« les messagers de l’inconnu » : devins interprètes et devins messagers (p. 129-43), le recours aux magiciens (nyctosophes et guérisseurs, (p.144-70). Qu’on ne s’étonne pas par ailleurs, si le contenu de la déontologie reste en étroit rapport au « metier » : ainsi l’homme chez le Bambara, « recoit sa définition sociale et éthique par rapport au métier qu’il exerce, ou aux matières qu’il manipule » (p. 187). Un des traits les plus typiques de la pensée négro-africaine est bien, en effet l’amour de la vie ; d’où le respect pour la femme « donneuse de vie et de nourriture », d’où la richesse des mythes justifiant l’apparition de la mort (p. 62-86 ; le chapitre de loin le plus original du livre), d’où les rites et leur symbolique niant la mort comme destruction pour ne plus y voir qu’un passage...
Un mot enfin pourrait résumer la spiritualité africaine : la maîtrise de soi, clef de voûte de toute l’architecture religieuse du Noir singulièrement lors de l’initiation et dont le silence constitue l’un des aspects le plus typique (p. 175). Ce pouvoir sur soi source principale de l’estime de soi : de la dignité. « Ce légitime orgueil est la ’’foi’’ très vive dans la valeur de l’homme, la conscience aussi de la supériorité de l’être humain par rapport au reste de la création ; il est ce quelque chose qui explique, au moins en partie, non seulement le penchant du Noir pour le sacrifice sanglant, mais surtout le sacrifice de soi dont la forme la plus subtile apparaît dans la mystique, lors du don de soi de l’adepte devenu épouse « de Dieu » (p. 239).
Il était difficile d’en dire d’avantage dans un cadre aussi restreint. Déplorant cependant que Dominique Zahan ne dégage pas suffisamment la signification profonde des rites comme le fait par exemple V. W. Turner ou la portée exacte des symboles comme le réalise Luc de Heusch.
La perspective anthropologique ne devrait pas non plus se priver de l’apport si enrichissant de la psychanalyse (il y a pourtant beaucoup de choses stimulantes dans l’Œdipe africain de M. C. et ED. Ortigues jamais cité) ; pas plus qu’il ne devrait négliger la place qu’il revient à la sociologie (rôle des structures politiques ; importance des tensions, des déséquilibres ; primat de la formation sociale au sens marxiste du terme). Si la religion est l’instance dominante en Afrique, n’oublions pas, pour reprendre le langage d’Althusser, que l’économique (mode de reproduction) reste déterminant en dernier ressort. Dire que le Noir est incurablement religieux est une affirmation que gagnerait sans aucun doute à être nuancée ; oublier pourquoi il l’est reste une position mutilante. Certes tel n’était pas le projet de D. Zahan ; disons seulement qu’il nous a présenté avec beaucoup de talent et de perspicacité un volet de la réalité et nul avant lui ne l’avait fait avec autant de réussite ; mais en oubliant de nous dire que ce n’est qu’un volet, il risque d’égarer un lecteur non averti. Ainsi une autre lecture de l’âme africaine reste possible et souhaitable.

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