QUELQUES PROPOSITIONS POUR LA RECHERCHE ET L’ANALYSE DES ÉPOPÉES ET DES MYTHES ORAUX AFRICAINS PAR LILYAN KESTELOOT, IFAN – UNIVERSITÉ DE DAKAR

QUELQUES PROPOSITIONS POUR LA RECHERCHE ET L’ANALYSE DES ÉPOPÉES ET DES MYTHES ORAUX AFRICAINS
PAR LILYAN KESTELOOT, IFAN – UNIVERSITÉ DE DAKAR

Nous ne prétendons point faire ici œuvre originale et nos remarques recouperont maintes fois les expériences de nos confrères qui ont travaillé sur le continent noir, en particulier les historiens et les ethnologues.
Tout d’abord un problème de contacts. En effet la relation est capitale, avec celui ou ceux qui nous mèneront au cœur de la culture africaine. La relation n’est jamais purement professionnelle, ni même commerciale. Puisqu’il s’agit de choses qui n’ont pas de prix !
« Veuillez m’indiquer les personnes qui peuvent me livrer les épopées et les mythes de ce pays » ? Impensable ! Infaisable !
Même si vous passez par des collègues enseignants locaux, ou un institut de recherches comme l’Ifan, il faudra d’abord faire connaissance, inspirer confiance, susciter l’intérêt, l’envie de vous aider ; il faudra enfin montrer qu’on connaît déjà le domaine ; citer les textes que l’on a lus, ceux sur lesquels on a travaillé. Tout cela demande un certain temps. Si vous n’avez que huit jours de vacances, il est inutile de se lancer dans une quête de ce type de documents. Mais vous pourrez sans doute récolter des contes et des proverbes. Après ces préalables il faudra préciser le champ linguistique des épopées ou mythes que vous sollicitez ! Mettons les épopées peules, il faudra qu’on vous aide à trouver un guide pour aller en pays Peul, dans des villages Peuls ; les choses seront plus aisées si c’est dans la région d’où vient votre guide qui pourra alors vous servir aussi d’informateur et d’interprète.
Alors soit votre guide connait un bon griot spécialiste de l’épopée, et vous conduit à sa demeure ; à moins que ce dernier ne se trouve en ville, et le guide l’amènera chez vous.
Il faudra d’abord explorer le répertoire du griot, quelles histoires de héros et de batailles il connait, et lesquelles il connait le mieux. Le griot qui affirme qu’il les connaît toutes est un farceur ! Mieux vaut en changer après lui avoir donné un pourboire !
On peut aussi s’informer auprès d’un notable (vieux issu d’une famille noble ou régnante) pour qu’il nous indique un griot compétent, voire le griot de la famille.
Lorsqu’enfin on a trouvé l’oiseau rare et interrogé sur son répertoire, et compris qu’il connait surtout « Samba Guéladio Diégui » par exemple, il faut lui demander de vous le conter le mieux qu’il peut, avec tous les détails et les chants s’il y en a. surtout la devise chantée du héros principal.
Le griot s’accompagne au hoddu, ou se fait accompagner par un guitariste qui ponctue et scande le récit.
Il faut savoir que les griots wolofs par exemple, n’ont pas besoin toujours d’accompagnement musical. Leur débit est tellement martelé qu’il suffit à rythmer leur texte.
Vous enregistrez ( bien vérifier les piles du magnéto portable) et n’interrompez pas.
Il est préférable de faire parler le griot devant un public, ne fut-ce que quelques personnes : il fera un effort , sensible à l’effet qu’il produit.
Si possible pour faire résumer le récit par votre guide. Si vous connaissez déjà l’histoire, profitez-en pour poser au griot des questions sur certains points de divergence avec d’autres versions ou encore sur des points obscurs ou étonnants de la narration.
La séance se termine par la rétribution. Une épopée orale n’a pas de prix. Mais alors ? Il faut dire au griot que vous savez que jadis, « son noble » lui aurait donné un boubou brodé, ou un cheval ! Mais que vous, vous n’êtes qu’un étudiant, pas riche, que vous vous excusez de ne lui donner que... 5000 CFA (en brousse) ou 10 000 CFA (en ville).
Si le récit a pris entre ½ heure et 1 heure, cela vaut amplement cette somme !
Pour des contes on donnera 2 ou 3000 CFA.
On peut aussi ajouter de la Kola.
Si le griot dit qu’on peut le rappeler si on a besoin... c’est qu’il est satisfait. Faites-vous toujours conseiller par votre informateur, il vous évitera les impairs.

D’autant plus si vous désirez récolter des mythes.
Si la méthode exige les mêmes préalables elle diffère dès qu’on aborde le terrain.
S’agissant de mythes dynastiques : fondation de royaumes par exemple. Il ne faut plus rechercher les griots, mais les notables de l’ancienne famille régnante.
Il est rare qu’on les trouve en ville. Il faut aller les chercher dans leurs anciens villages-capitales : Ségou (Bambara), Mboul (Wolof), Podor (Toucouleur), Kangaba ou Kela (Malenké).
On les aborde avec respect, (ne pas fumer, ne pas leur tendre la main, rester debout). Leur expliquer ce qu’on cherche, et pourquoi. En quoi cela contribue à conserver le patrimoine du pays, la mémoire des anciens, leur assurer une discrétion « scientifique » sur leurs informations, qu’elles ne feront jamais l’objet d’une diffusion commerciale.
Si les mythes dynastiques et ceux de la fondation de villages sont assez faciles à obtenir, il n’en est pas de même pour les mythes religieux.

Par exemple concernant le génie du fleuve Sénégal à St Louis, Mame Koumba Mbang. Il y a certes une version populaire qui traîne un peu partout.
Mais pour obtenir quelque chose de précis, il faut rencontrer la servante (ou preêtresse) du génie qui, si elle l’accepte, vous en dira davantage ; en poursuivant l’enquête, à plusieurs reprises, elle finira par signaler les rites obligatoires et les interdits, les pouvoirs du génie, ses alliances, voire sa généalogie, ainsi que celle de ses servants.
Ainsi que cela se passa dans notre recherche sur le génie Mbosse à Kaolac.

Mais comment obtenir un mythte initiatique en dehors de l’initiation ? L’exemple du Kaydara d’Hampaté Ba, ou du Koumen, est unique. Garanti seulement car il est dit par l’initié.
Un mythe pastoral comme celui de Tyamaba n’a pus se poursuivre qu’avec l’aide d’un chercheur peul du village concerné (Aere Lao) et puis d’un autre de la famille royale originaire de Guédé (Podor) dont dérivait la version villageoise.

Après un maximum d’informations sur le mythe vient la recherche personnelle sur l’histoire, l’environnement, la famille responsable et son implantation dans la région, son
rôle ancien, et son rôle actuel, sans oublier d’autres versions. Le tout permettant de percer, au-delà de la fiction narrée, la réalité des faits et personnages en présence, voire en conflit, et la façon dont le mythe a « arrangé » les choses, et résolu les contradictions (Lévi-Strauss). (Voir son article de 1949 sur la geste d’Asdiwal...)

Cela peut prendre quelques mois, ou plusieurs années. En restant strictement sur le terrain de l’anthropo-sociologie, et sans parler des spéculations de type psy ou philosophique. Dirais-je le danger qu’il ya à vouloir pénétrer certains mythes et comment le décès d’un étudiant travaillant sur le dieu Sakpata (variole) nous a dissuadé d’envoyer de jeunes chercheurs en quête de mythes vaudous.

Moins périlleuse certes, la recherche concernant les épopées. D’abord elle bénéficie de longues années d’études médiévales, et c’est un avantage considérable. Méthodes qu’on peut transférer sur des corpus de textes africains, pour peu qu’ils soient transcrits et traduits. Mais déjà cela demande un travail considérable d’écoute répétée, de transcription précise et de problèmes de traduction, assorties de notes et d’explications.
Cela suppose qu’on puisse s’appuyer sur des locuteurs expérimentés de la langue, vu qu’un bon griot aime utiliser des proverbes et des expressions archaïques, ou exotiques.
L’idéal est qu’on puisse retourner chez le griot pour des passages mal compris, et pour lui poser des questions nouvelles surgies en relisant le texte, souvent des allusions sur telle décision du héros, tel rite, tel acte non justifié. En général le griot peut répondre. Un griot généraliste lié aux familles royales en sait beaucoup plus qu’il n’en dit.
C’est pourquoi nous avons jusqu’ici privilégié les rapports avec l’histoire contemporaine de l’épopée étudiée.

On utilisera aussi la méthode structurale afin de dégager le noyau permanent de plusieurs versions. Il faudra ensuite rendre compte des versions différentes.

Après ce débroussayage, on pourrait examiner dans quelle mesure dans ce récit on retrouce les 3 fonctions duméziliennes, voire davantage ; à l’instar des travaux Professeur Grisward.

Enfin on pourra tenter de vérifier sur ces textes de nouvelles hypothèses, comme celle que propose Madame Goyet à propos des épopées guerrières homériques. Du point de vue méthodologique son analyse est en tout point remarquable et pourrait servir de méthode.
Considérer l’épopée comme une tentative d’ordonner « un monde chaotique où les héros peuvent tout tenter puisque rien n’est sûr ». (Goyet p.45)
Mais aussi comme « un ordre plaqué sur le chaos, le disant (cet ordre) pour le faire advenir ».
Sans doute cela devrait marcher aussi sur les épopées africaines qui se terminent souvent par une remise en ordre après les violences.

Jusqu’ici, nous avons surtout exploré les dimensions sociologiques, ce qu’elles révèlent des rapports de castes, des systèmes féodaux, des conceptions du pouvoir. Très récemment Ch. Seydou a produit une étude sur la conception de la femme dans les épopées peules. (Karthala 2011).
Enfin la recherche sera fructueuse si on l’oriente sur les fonctions du discours épico-historique dans nos jeunes états de l’Afrique contemporaine. Car l’impact de l’épopée vivante dans un civilisation encore en grande partie orale, est dans commune mesure avec son rôle actuel dans nos sociétés occidentales !

Reste le champ illimité du comparatisme : entre épopées d’Afrique féodale des savanes et celles des sociétés claniques des côtes et forêts africaines, ; entre les épopées des divers continents enfin et rien que la comparaison Illiade //dit du Högen (Goyet o.c) ouvre des horizons illimités.
Signalons aussi l’équipe de l’EPHE dirigée par J.Luc Lambert et CH. Stepanoff

« Secousse, secousse, savane blanche » disait un texte ésotérique bambara. Nous l’interprétons comme l’injonction à sortir des sentiers battus, de nos habitudes comme de nos terrains de chasse. Allons voir ailleurs nous y trouverons des espaces vierges à parcourir, à découvrir. Quoi de plus stimulant pour une recherche dans la joie ?

PS : dans la rédaction définitive de votre travail, ne jamais oublier de citer votre collaborateur guide interprète, et vos autres informateurs, (Griots, Notables, etc.....) qui vous ont permis de réaliser cette enquête.

Indication Bibliographiques :

- Dictionnaire des Termes de critique littéraire, Epopée – Epos, par Professeur Grassin, Littérature Comparée, Université de Limoges
- Encyclopedie Universalis, Epopées – in, 1985, par Etiemble, Mythe et épopée, Dumézil G. – 3 vol. Gallimard, 1975
- Les Epopées d’Afrique Noire, Kesteloot L et Dieng B, Karthala, 1997
- Littérales revue n°19 – Université de Nanterre, Paris X, 1996
-  Littérales revue n°23, Université de Nanterre, Paris X, 2003
- L’Epopée, Madelénat D, PUF, Paris 1986
- Mythes et Epopées. Types épiques indo-européens : un héros, un sorcier, un roi, Mélétinsky M, Gallimard, tome 11, 1971
- La chanson du geste, essai sur l’art épique des jongleurs, Rychner J, Genève, Droz, 1955
- Emscat, revue n°45, EPHE, Epopée et millenarisme : transformations et innovations 2014
- Penser le pouvoir au Moyen-âge, (VIIIème – Xvème siècles) Boutet D. et Verger J., ED. Rue d’Ulm, 2000
- La féodalité, Duby G. Gallimard, 1996
- Archéologie de l’épopée médiévale, Grisward J., Payot, 1981
- Le style épique, Suard F., PUF, Paris
- Penser sans concepts : fonction de l’épopée guerrière, Goyet F., Champion, 2006
- Mythes et Pensée chez les Grecs, Vernant JP, éd. La Découverte, 1988
- L’épopée peule de Boubou Ardo Galo, Seydou Ch., Karthala, 2010
- Article dans Litérales 19.
- Epopée du Fouta Djalon, La chute du Gabou, A.Oury Diallo, l’Harmattan- IFAN, 2009
- Samba Gueladio Diegui, Amadou Ly, IFAN, Dakar
- Dieux d’eau du Sahel, voyage à travers les mythes, Kesteloot L. : -L’Harmattan, IFAN, 2009
- L ’Histoire et le mythe dans la formation de l’empire de Ségou, Kesteloot L., in bulletin IFAN n°3, Dakar 1978
- L’épopée Bambara de Ségou, Kesteloot L., Nathan 1972, Orizons, L’Harmattann, 2005
- Littérales 19 et 13, articles de Pinvidic, Martin, Bushinger, Baugmardt, Suard, Boutet, Faye

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