POUR QUE LES BIBLIOTHEQUES CESSENT DE BRULER — LES TRADITIONS PHILOSOPHIQUES DE L’HÉMISPHÈRE SUD POUR UNE ÉDUCATION À LA DIVERSITÉ, PAR LE PHILOSOPHE MAMOUSSE DIAGNE

POUR QUE LES BIBLIOTHEQUES CESSENT DE BRULER

LES TRADITIONS PHILOSOPHIQUES DE L’HÉMISPHÈRE SUD POUR UNE ÉDUCATION À LA DIVERSITÉ, PAR LE PHILOSOPHE MAMOUSSE DIAGNE

L’objet de cette réunion organisée par l’UNESCO est de « favoriser le dialogue intellectuel Sud-Sud » pour l’émergence de « visions plurielles culturelles parmi les jeunes », en leur faisant connaître des « traditions philosophiques jusque là mal connues », issues, pour l’essentiel de l’hémisphère sud. Et, pour ce faire, concevoir des outils pédagogiques adaptés pour une « éducation à la diversité ». C’est le mérite incontestable de l’UNESCO de rester fidèle à sa vocation. En effet, il m’a été donné, déjà, de participer à une rencontre tenue à Barcelone du 14 au 18 janvier 2008, et qui avait pour thème « L’enjeu de la diversité culturelle dans le contexte de l’enseignement supérieur et de la recherche ». J’ai produit, à cette occasion, une communication inspirée par l’atmosphère de la réunion intitulée « Babel n’est pas une catastrophe ». Ce titre provocateur voulait indiquer, dans la diversité des langues et des cultures une source possible de malentendus et de préjugés, mais aussi le fondement possible d’un fonds inépuisable d’enrichissement et d’épanouissement mutuel. Il n’est pas étonnant que venant du pays de Léopold Sédar Senghor, j’ai eu, alors, à invoquer les notions de « Civilisation du métissage », de « Banquet de l’Universel » conçue comme haut lieu du « donner et du recevoir » dont il s’est fait le chantre sa vie durant. Il y a deux ans, j’ai participé à un colloque tenu aux Etats Unis, portant sur « Le dialogue entre l’Afrique et sa diaspora », avec comme contribution un texte intitulé « Comment se dit le logos ? ».

Si dans le premier texte la perspective embrassée est plus large, dans le second, le propos concerne plus spécifiquement les civilisations africaines traditionnelles et les débats sur les analyses et controverses auxquelles elles ont donné lieu de la part des philosophes africains contemporains.

J’ai consacré un peu plus de vingt cinq à des recherches portant sur les civilisations africaines dont le bilan m’a permis de soutenir une thèse en 2003, qui sera publiée en 2005 sous le titre Critique de la raison orale : les pratiques discursives en Afrique noire. Dans ce travail, les civilisations africaines traditionnelles sont caractérisées comme des civilisations de l’oralité, entendons : des civilisations qui ne font pas usage (ou qui ne connaissent qu’un usage limité et marginale) de l’écriture. La question fondamentale qui est posée, d’allure volontairement kantienne est la suivante : « A quelles conditions et selon quelles procédures spécifiques une civilisation ne disposant pas du support objectif et indépendant qu’est l’écriture arrive-t-elle à produire, à exprimer et à archiver son patrimoine culturel » ? La réponse à cette question très complexe nécessitait une prise en compte des différentes productions de l’« orature », en allant des récits fragmentaires comme le proverbes, la maxime et la devinette jusqu’aux récits plus longs et plus complexes comme le conte et le mythe, en passant par le réfcit d’argument historique que sont la légende et l’épopée. L’objectif était de mettre en lumière les techniques et les procédés discursifs des cultures orales qui ne se trouvent pas (ou qui n’ont ni la même amplitude, ni la même fonction) dans une culture scripturaire. Nous avons fini par acquérir la conviction qu’il existe une « logique de l’oralité » faisant pendant à la « logique de l’écriture » analysée par JacK Goody. Il faut simplement retenir que la logique de l’oralité naît du fait oral lui-même et de ses contraintes. La plus significative est liée à une politique de la mémoire. La « ruse de la raison orale » est commandée essentiellement par la lutte contre l’Oubli dont Homère et les grands griots comprennent qu’il n’est qu’une autre façon de nommer la Mort.

En effet, s’il y une caractéristique dominante des civilisations orales, c’est leur fragilité face au temps. C’est compte tenu du support qui est le locuteur vivant énonçant en situation de performance, et à ce titre, exposé à la maladie, à la dégénérescence et à la mort. On connait l’avertissement angoissé de Amadou Hampâté Bâ : « Chaque fois qu’un vieillard meurt en Afrique, c’est une bibliothèque qui brûle ». On sait les efforts inestimables accomplis par des organisations comme l’UNESCO pour aider les chercheurs africains dans la vaste opération de sauvetage du patrimoine africain, avec des résultats remarquables comme l’Histoire générale de l’Afrique noire qui fait une part importante aux sources orales avant qu’elles ne disparaissent. Il est remarquable que le propos de Hampâté Bâ ait été relayé par celui, moins métaphorique, mais tout aussi explicite et pratique d’Alioune Diop, le fondateur de la revue puis de la maison d’édition Présence africaine : « Nos monuments à nous, ce sont les traditions orale qui meurent avec les vieillards qui meurent […] Nous sommes dans le monde un peuple fragile ». On comprend alors pourquoi, à cette amie italienne qui lui posait, au moment de l’indépendance, cette question « Que faire pour l’Afrique ? », et qui s’attendait à voir évoquer des usines et des capitaux, il répondît : « Il existe une culture noire : il suffit de la faire circuler, de porter à l’attention des Italiens les livres écrits par les Africains et sur les Africains ».

A dire vrai, Alioune Diop prolonge symboliquement à nos yeux un procès ouvert il y a plus de deux mille ans, tout près d’ici, si l’on en croit Socrate qui en restitue les minutes dans le Phèdre (274 sq) « J’ai entendu conter que vécut du côté de Naucratis, en Egypte, une des vieilles divinités de là-bas dont l’emblème sacrées est l’oiseau qu’ils appellent, tu le sais, l’ibis et que le dieu lui-même était Theuth. C’est lui donc qui, le premier découvrit la science du nombre avec le calcul, la géométrie et l’astronomie, et ssi le tric-trac et les dés, afin sache le les caractères de l’écriture (grammata). Et d’autre part en ce temps là, régnait sur l’Egypte entière Thamous ». Ce metteur en scène fabuleux qu’est Platon nous met en présence de l’inventeur de l’écriture dont il désire faire présent à son roi, sous le prétexte qu’avec cette invention « mémoire ainsi qu’instruction ont trouvé leur remède »(pharmakon). On connaît la condamnation sans nuance du roi en 275 a-b, et le commentaire de Derrida à ce sujet : « Ce faisant, Dieu-le roi-qui parle agit comme un père. Le pharmakon est ici présenté au père et par lui rejeté, abaissé, délaissé, déconsidéré. Le père suspecte et surveille toujours l’écriture ». Mais, comme le note fort justement Derrida (après avoir évoqué tout ce qui aurait pu être présenté dans une instruction à décharge), « Mais Theuth, surtout, n’a pas repris la parole. La sentence du grand dieu fut laissée sans réponse ».

Si j’ai cru devoir modestement mettre une représentation de Theuth sur la couverture de mon ouvrage intitulé De la philosophie et des philosophes en Afrique noire c’est parce que ce débat n’est pas clos, - peut t-t-il d’ailleurs l’être ? Prenant acte de ce lourd silence (qui n’est pas le contraire de la parole chez les Bambara), je l’ai mis en rapport avec les conclusions posée dans la Critique de la raison orale. Je me suis proposé de revenir au débat passionné et passionnant qui a mobilisé les philosophes du continent autour de la question de savoir s’il y avait une philosophie africaine dont l’existence pouvait être attestée dans les sociétés africaines traditionnelles. Sans renvoyer dos à dos les tenants de l’une ou l’autres thèse, j’insistais sur le point aveugle de leurs positions essentiellement polarisées autour d’enjeux politiques . Ceux qu’on appelait les « Ethnophilosophes » (Senghor, Ndaw, Nkrumah, etc.) comme leurs adversaires (dont Marcien Towa et Paulin Hountondji, puis leurs cadets – dont moi-même) posaient la question de savoir si le discours africain traditionnel avait été philosophique ou non. Sans se poser la question qui me semblait être devenue un préalable : comment et selon quelles modalités l’Afrique a eu dire ce qu’elle a eu à dire. C’est justement cette dernière question, objet de la Critique, qui m’a permis de conclure que l’Afrique n’a pas produit une ou des philosophies, du moins si on s’en tient à la définition classique de la notion, qui n’est nullement superposable à celui de culture en général.

Parmi les déterminants qui ont aidé à l’apparition de la philosophie (et aussi des sciences) l’écriture joue, à notre avis un rôle essentiel. Les liens établis dans la Critique entre l’oralité, la mémoire, et la production des savoirs, en particulier le savoir profond de type initiatique font barrage au principe d’égalité des pôles d’interlocution (tel que celui énoncé dans le passage de l’Apologie de Socrate) et à la quête solitaire n’ayant comme arme que la critique et l’autocritique et comme norme la raison que tous les hommes ont en partage comme chez Descartes. Que l’initiation soit, en tant que système de transmission et institution un obstacle majeur à la publicité et au partage des savoirs et des savoirs faire, c’est ce que Cheikh Anta Diop lui-même est obligé de reconnaître dans Civilisation ou barbarie. Or, clôture et verrouillage du savoir sous la garde du sacré sont liés au contexte oral lui-même.

Tous les pays n’ont pas produit ce discours qui s’est appelé philosophie, surgi à un moment déterminé de la Grèce, avec l’écriture comme instrument de publicité du savoir, en rupture avec des modes de pensée qui ont prévalu jusque là, et dans une configuration sociale et politique inédite qu’est la cité. Et donc, si les Grecs eux-mêmes n’ont pas partout et de tout temps philosophé, c’est que la reproduction à l’identique des conditions du philosopher sont si particulières qu’elles sont difficilement reproductibles n’importe où et ailleurs. Ce qui est devenu un héritage commun de l’humanité du fait de la chance prodigieuse de l’Occident a d’abord été une manière toute particulière et spécifique des Grecs de dire leurs relations complexes au monde. Comme telle, elle ne délivre aucun brevet d’humanité, de même que sa privation ne signe aucune infériorité. Nous croyons que l’humanité a toujours bien pensé selon des postures et des questions spécifiques nées de la bigarrure de son aventure. C’est celle-ci, dans son infinie diversité que la philosophie a à étudier.

Pour les Africains en particulier, cette entreprise a une signification particulière. Combien de fois le professeur ou l’Inspecteur Général que je suis n’a-t-il pas été interpellé sur l’étrange parenté de telle ou telle sentence d’Héraclite avec une maxime traditionnelle wolof ? L’aphorisme qui dit que « Les ânes préfèrent la paille à l’or » trouve un parfait équivalent dans l’adage traditionnel qui dit que « La chèvre n’est pas intéressée par l’écuelle vide, en métal précieux ». On pourrait citer des récits entiers dans le genre du conte profane ou initiatique, des cosmogonies dont l’étude suscite un grand engouement chez nos étudiants. Ce n’est donc pas seulement le gain en raccourcis pédagogiques qui est ici en cause, mais la pertinence même de ce que nous enseignons. Au-delà, c’est connaissance plus approfondie de soi, celle de l’autre et l’acceptation de l’autre dans ce qu’il a de différent et en même temps de si singulièrement proche parfois. Ce que j’appellerai la « bibliothèque africaine » moderne sera sans doute structurée par ce que j’appelle la « double mémoire » : pour les temps anciens, on trouvera à côté de Parménide que les immortels aurige emportent jusqu’aux portes du jours et de nuit pour y rencontrer la déesse Dikè, Thiôlel, l’adolescent de la savane que son père détourne de la vision nocturnes étoiles visibles pour lui enseigner le secret de la Grande Etoile dans l’astronomie mystique de la chambre nocturne d’où il sort avec des yeux qui veillent la nuit, ayant « tué les sommeils » . Dans cette bibliothèque se croisent Empédocle, Kocc Barma ou Madiakhaté Kalla, et, à côté de Kant, Foucault ou Derrida, Paulin Hountondji et Bachir Diagne. Quant à la Bibliothèque mondiale, dont l’infrastructure technique est déjà entre nos mains, le fameux thème de « l’enracinement » et de « l’ouverture » n’avait pas d’autre signification que celle d’en parcourir les rayons. Et, ce faisant, de retrouver à travers elle, l’unité d’un même sens : le corps d’Osiris recomposé.

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