DE LA LIBERTÉ DE SUSCITER DES DISSENSIONS ENTRE LES PEUPLES (MOURIR – ET TUER – POUR DES SYMBOLES) PAR AMADOU LY, PROF, À LA FLSH DE L’UNIVERSITÉ CHEIKH ANTA DIOP, DAKAR

DE LA LIBERTÉ DE SUSCITER DES DISSENSIONS ENTRE LES PEUPLES (MOURIR – ET TUER – POUR DES SYMBOLES)
PAR AMADOU LY, PROF, À LA FLSH DE L’UNIVERSITÉ CHEIKH ANTA DIOP, DAKAR
TITULAIRE DE LA CHAIRE LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR DE LA FRANCOPHONIE

Ainsi donc, en Afrique au sud du Sahara, où on a manifesté, parfois avec une violence mortifère, on ignorerait ce qu’est « la liberté d’expression et la laïcité ». Il faudrait ajouter à cette affirmation du président français François Hollande, tenue dans son fief électoral de Tulle, que nous ne comprenons pas non plus ce que signifie « la liberté de blasphémer », vérité émise quelques jours plus tôt. Ces assertions, quelque peu généralisantes et tenues pour allant de soi, nous appellent à y réfléchir et, sans doute, à les relativiser quelque peu. Car, comme d’habitude, dans cette circonstance aussi, on voit midi à sa propre porte, on assène SA vérité comme étant LA vérité, puis on dénie aux autres le droit de raisonner et, le cas échéant, d’avoir raison.
Le Président Hollande s’est désolé que dans certaines villes de pays musulmans, principalement en Afrique au sud du Sahara, des manifestants anti-Charlie Hebdo, pour manifester leur colère et les frustrations face au blasphème contre le prophète de l’Islam, Muhammad (PSL), aient brûlé ou déchiré le drapeau français. Il est vrai que personne n’aime voir le drapeau de son pays brûlé, déchiré, sali ou piétiné. Pourquoi ?
Simplement, parce que le drapeau est un symbole.
Ces morceaux de tissus de couleurs différentes, qui, pris séparément ne valent pas plus cher que leur coût vénal, se chargent de signification et de poids, de valeur, dès lors qu’ils sont cousus ensemble, dans un certain ordre, ordre conforme au modèle archétypal et qui rappelle les circonstances historiques où, pour la première fois, on institua le drapeau national. Cette bannière pour laquelle des citoyens et citoyennes ont donné leur vie, versé leur sang, marché sus à l’ennemi sous la mitraille, n’est pas un vain assemblage de bouts d’étoffes. Elle signifie, parce qu’elle est chargée d’histoire, a accompagné des événements où s’est joué le sort de la Nation.
A titre d’exemple, dans le tableau d’Eugène Delacroix, « La Liberté guidant le Peuple », l’élément le plus déterminant n’est ni la femme au sein dénudé (symbolisant la Liberté) ni le peuple qui la suit en criant sa détermination à mourir pour un idéal, mais bien le drapeau bleu-blanc-rouge qu’elle brandit et qui les unit tous et toutes, les galvanise et donne un sens à leur marche vers le combat pour tous, la mort pour quelques-uns et une possible victoire pour les autres… Et pourquoi donc, aux temps glorieux des conquêtes coloniales, suffisait-il, d’après les représentants de la France, qu’un esclave africain touche le drapeau français pour être un homme libre, débarrassé de ses chaînes et jouissant de tous les droits de l’homme ? C’est parce que ce drapeau dit « tricolore » (il est le seul, de tous les drapeaux faits de trois bandes verticales, horizontales ou obliques, à être ainsi appelé) symbolisait en ces contrées la France de 1789 et de 1848.
Cela dit, si un assemblage de morceaux de tissus ayant peu de valeur en soi, peut justifier la mort de milliers d’hommes, pour ce qu’il symbolise, dès lors que sa création le sacralise aux yeux de millions d’hommes informés et partageant les mêmes évidences culturelles, ne peut-on pas comprendre qu’un homme, que des centaines de millions d’êtres humains de par le monde considèrent, à tort ou à raison – c’est une question de foi – comme celui que la déité, en laquelle ils croient, a chargé de la mission de les guider dans cette vie pour préparer leur accession à la vie éternelle dans l’au-delà, ne peut-on pas comprendre qu’un tel homme n’est pas à traiter comme le vulgum pecus ?
De même, on s’est indigné en France que certains joueurs de football de l’équipe nationale n’aient pas, en certaines circonstances, chanté La Marseillaise au moment de l’exécution des hymnes. Encore plus fort a-t-on été scandalisé, et a-t-on voulu sanctionner des jeunes Maghrébins qui avaient sifflé le même hymne national lors d’un match de football contre un pays d’Afrique du Nord, l’Algérie. Dans les deux cas, on a mis en avant la dimension symbolique, et donc la sacralité, d’un air particulier de musique (« Le Chant de guerre pour l’Armée du Rhin ») créé en une circonstance historique précise par un certain Claude Rouget de Lisle.
Je sais, pour l’avoir lu et en avoir ri du temps de mes vingt ans et de mon inconscience, que tel auteur de Hara Kiri, « journal bête et méchant », a blasphémé Dieu lui-même et profané la vie et l’œuvre du Christ et de sa Mère, dans des ouvrages intitulés Les Aventures de Dieu et Les Aventures du Petit-Jésus.Ces œuvres impérissables ont dû blesser maints chrétiens, mais cela ne compta pour rien. Il n’y eut pas à l’occasion les mêmes réactions violentes qu’aujourd’hui. Mais c’était dans un autre contexte politique, économique, en France (en plein dans « Trente glorieuses », et cela s’attaquait pas l’immigré d’Afrique du Nord ou du Sud du Sahara qui était non pas toléré, mais souhaité, appelé et accepté comme une main d’œuvre nécessaire).
Cela n’empêche pas de réfléchir au fait que jusqu’ici, des courants de pensée très puissants, en France, récusent l’aspect d’une laïcité qui vide la vie sociale de toute présence, de toute prégnance de la religion, qu’elle qu’elle soit. Les récentes manifestations contre la légalisation du mariage homosexuel, qui ont drainé des foules immenses aux six coins de l’Hexagone, en constituent une preuve irrécusable. Sans compter que des hommes et femmes, tels les présidents Valéry Giscard d’Esteing et Nicolas Sarkozy, ont publiquement affirmé et défendu l’idée que le Christianisme devrait être considéré comme l’élément primordial et fondateur de la civilisation française, voire européenne. Ces foules-là et ces dirigeants-là, peut-on croire que s’ils en avaient le pouvoir, ils admettraient sans broncher que l’on blasphème continûment et impunément ce qu’il y a de plus sacré aux yeux d’une part importante de la Nation française ?
Car enfin, qu’est-ce donc que cette Laïcité, censée prévaloir dans le monde entier, alors qu’elle n’est même pas valable partout en France même, où elle serait née ?
« En France, la laïcité n’est pas entièrement appliquée en Alsace - Lorraine, où subsiste de nos jours le régime du concordataire » (Yves Tissier, Vocabulaire de l’histoire, Paris, Librairie Vuibert, 2005). La fameuse séparation de l’Eglise et de l’État ne prévaut donc pas dans le Nord - Est de la France (Haut - Rhin, Bas - Rhin, Moselle et Alsace - Lorraine. Sans compter que dans nombre d’autres pays d’Europe, dont la Suisse et la Russie d’avant 1917, il y eut des concordats analogues. Alors, si cette Laïcité ne vaut pas pour les Français d’Alsace et de Lorraine, où le clergé compterait encore aujourd’hui des salariés de l’État français, pourquoi la poserait- on comme une règle absolue dont nul ne serait exempté ? Et pourquoi voudrait- on que des Français dont la religion (l’Islam, en l’occurrence) ne se reconnaît pas dans cette prétendue séparation de l’État et de la Religion, acceptent sans discuter ce dont d’autres ont pu être dispensés ?
Et même, s’ils la reconnaissent comme valable pour eux, est- ce une raison qu’ils laissent chacun et tout le monde manquer sans cesse de respect à ceux, Allah et son Prophète, en qu’ils croient de toute leur âme ?
On met en avant la liberté d’opinion, un droit de l’homme des plus fondamentaux. Et il est vrai que nul ne devrait, dans l’idéal, être persécuté pour avoir exprimé sa pensée sur une question d’ordre politique, philosophique, historique, scientifique. Mais le problème est que, même dans un pays aussi « avancé » à cet égard que la France, il y a des limites à l’expression libre de sa pensée. On peut y dire ce qu’on veut, oralement, par écrit, en public on en privé, sur absolument tout, y compris Dieu et les religions. Tout, sauf ... Sauf l’apologie du nazisme (théoriquement), la négation de la Shoah ou projet et mise en œuvre de l’extermination totale des Juifs par le régime d’Adolf Hitler, d’une part, et le génocide perpétré par la Turquie sur les Arméniens, d’autre part. Sur ces deux chapitres, aucune tolérance pour quelque révisionnisme que ce soit. Selon quels critères le tri s’est-il opéré parmi des nombreux cas possibles (génocide des Amérindiens, génocide rwandais, caractère brutal et traumatisant de la conquête et de l’occupation coloniales, la perception de la personnalité de De Gaulle, de Napoléon) ? On ne sait, mais toujours est-il que même des considérations négatives sur les juifs, comme en a faites l’humoriste Dieudonné, valent à leurs auteurs poursuites et condamnations. Pour l’Arménie, l’une des raisons officielles pour lesquelles la Turquie est refusée par l’Union européenne, et notamment par la France, est que les différents régimes d’Ankara refusent obstinément de reconnaître la réalité du génocide arménien allégué par Erevan et ses alliés sur cette affaire.
La violence, on le sait, est le recours du faible qui veut mettre fin à une situation dont il souffre. C’est la force du faible, qu’il oriente vers le fort, le puissant qui l’opprime. Les exemples en foisonnent dans l’histoire la plus lointaine comme la plus récente. Du temps de la Résistance (noter l’article défini et la majuscule), il y a eu de la violence, des attentats, des meurtres. On en a salué la légitimité et l’héroïsme, et cela continue jusqu’ici, si on se réfère aux longues et répétitives commémorations des circonstances de la fin de la Deuxième Guerre mondiale (les débarquements de Normandie et du Var, la libération de Paris, la Libération, etc.). Nul ne songe à s’en offusquer, car c’était l’ultime combat contre ceux qui, au nom d’une idéologie démente, avaient mis en cause des valeurs cardinales de l’Humanité telles que définies dans différentes Déclarations des Droits de l’Homme (1789, 1948…).
Mais, ces dites valeurs (dont le fameux « triptyque » Liberté, Égalité, Fraternité), au moment même où on se battait pour les faire triompher face à la Barbarie, a-t-on pensé que l’on les déniait à la moitié de l’Humanité, dans les Colonies ? Se rappelle-t-on qu’entre la Conférence de Berlin en 1884-85 et 1946, en Afrique, il y eut les citoyens français, originaires de la « Métropole » et de quatre villes du Sénégal, et des sujets, sans aucun droit, sans existence, sans dignité ?
Il y a, en outre une dimension importante du problème à laquelle on ne confère pas toute l’attention qu’elle requiert.
C’est l’organisation des échanges économiques entre Nations du Nord et du Sud et, au sein des États, entre riches et pauvres. On l’occulte, alors qu’elle expliquerait une bonne part de la problématique des violences récentes et plus anciennes. Au XXIe siècle, et pour le IIIe millénaire, il ne sera pas possible que se perpétuent les situations injustes qui ont prévalu jusqu’ici. Parmi celles-ci, et pour aller vite, certains n’accepteront plus que moins d’un tiers de l’Humanité accapare les deux tiers (au moins) des richesses du monde (on parle ces jours-ci de 1% qui détiendrait plus de 50%). Surtout que, pour l’essentiel, les dites richesses se trouvent chez ceux qui n’en profitent pour ainsi dire pas. Ni que toujours croupissent dans la misère, le dénuement, les maladies, l’ignorance les ressortissants du Sud, et que vive toujours dans l’opulence et la jouissance des produits du travail et du génie humains, une mince frange des gens du Nord.
Ajouter à cela le fait que, dans le domaine des idées, des opinions, des certitudes, pour paraphraser Jean-Paul Sartre, le Nord a bénéficié jusqu’ici du privilège de droit divine de détenir la Pensée, la Vérité, la Légitimité et la Justice, et de réfléchir en tout et pour tout, non seulement pour lui, mais encore et surtout pour toute l’Humanité. Il faudrait, il faut que l’on rabatte un peu de cette prétention frappée d’obsolescence.
En substance, ce qu’il faudrait surtout pour mettre fin un jour à ces assassinats horribles commis par des exaltés au nom d’une religion qu’ils estiment offensée, ce serait, pour une fois, de se remettre en cause, d’arrêter d’estimer qu’on a une fois pour toutes et universellement pensé et résolu tous les aspects de la coexistence des « races », des religions, des cultures et des principes. La laïcité « à la française », par exemple, ne saurait prévaloir de façon universelle et intemporelle, y compris en France même. Les sociétés ne sont pas constituées une fois pour toutes, elles évoluent, et avec elles devraient évoluer les idéologies qui en fondent le « commun vouloir de vie commune ». Penser autrement, s’obstiner dans des certitudes définitives et immuables, sur des idées valables partout, toujours et pour tous, c’est de l’orgueil, de l’inconscience et, finalement, de la bêtise. Tout simplement. Ou pis encore, c’est de l’intolérance, du mépris.
André Malraux, écrivain français, affirme, dans La condition humaine, que vous reconnaissez la liberté d’autrui lorsque vous lui donnez raison contre votre propre souffrance. Une telle vérité devrait être plus souvent méditée, et mise en œuvre. Et peut-être aussi pourrait-on substituer le mot « torts » à celui de « crimes » dans cette célèbre phrase ultime d’une suppliciée, en 1793 : au moment d’être guillotinée, une certaine Madame Roland aurait dit : « Ô Liberté ! Que de crimes on commet en ton nom ! ».

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