« ANTILOPES DU SOLEIL, ARTS ET RITES AGRAIRES D’AFRIQUE NOIRE », DE DOMINIQUE ZAHAN, NOTE DE ANNIE DUPUIS

« ANTILOPES DU SOLEIL, ARTS ET RITES AGRAIRES D’AFRIQUE NOIRE », DE DOMINIQUE ZAHAN, NOTE DE ANNIE DUPUIS


L’ouvrage de Zahan, « Antilopes du Soleil », présente l’étude des cimiers bambara. Son originalité tient au fait qu’elle ne se réduit pas à une simple « étude d’objet », mais offre une approche complète de la société initiatique qui les utilise, restituée dans l’ensemble des institutions sociales. Analyse morphologique et ethnologique, pour Zahan, ne peuvent être dissociées : on en vient ainsi à une appréhension « globale » de l’objet.

Les tyiwaraw sont les « masques » d’une des six sociétés d’initiation bambara, les diow (le n’domo, le komo, le nama, le tyiwara, le korè). La société tyiwara se veut à la fois « épiphanie » théâtrale et « école d’enseignement des connaissances relatives aux fondements du travail agricole ».
Le tyiwara précède le korè et est sa suite logique. Le tyiwara apprend à connaître le monde, le korè à le quitter, komo, nama et kono sont des enseignements dont le but est la connaissance de l’homme dans un domaine spécifique l’opposant au reste de la création dont il ne fait pas partie intégrante. Les sociétés se complètent. Il y a entre le komo et le tyiwara la même opposition qu’entre l’agriculteur et le forgeron. L’un assure la survie de l’homme, l’autre ne cultive pas mais fournit des outils au premier. Le komo détient le principe vital des graines, dans l’autel du mil, le ny aboli, et le reprend au moment du battage, pour assurer sa conservation. Le komo est le « lieu de séjour de l’âme des graines », entre les semailles et le battage ; il les évite afin de ne pas leur reprendre ce qu’il leur a donné.

Le terme díow se réfère au domaine religieux, moral et profane, et implique l’Idée de redresser quelque chose, d’où instruire. Les diow font de l’homme un être achevé mais ne sont pas les seules institutions éducatives.
Tyiwara : « le griffu du travail agricole ». « Gratter, fouiller, pénétrer le sol, c’est le propre du cultivateur qui en accomplissant ces activités est pareil aux animaux-fouisseurs ». Etre bambara, c’est être cultivateur, c’est appartenir à la classe « noble » par opposition aux artisans castes qui ne travaillent pas la terre et dépendent de ce que les cultivateurs leur donnent en échange du produit de leur métier.
Les deux composés nominaux du composé lexical tyiwara signifient tyi. travail au sens particulier de travail astreignant et nécessaire (lexique concernant les humains), wara, animal griffu, soit toutes les bêtes sauvages pourvues de griffes qui lacèrent leurs victimes ou grattent la terre (lexique concernant les animaux). Par métaphore, wara s’applique aux cultivateurs dont l’activité est du registre de tyi et réciproquement tyi s’applique aux animaux entrant dans le groupe wara. La « science de la scarification de la terre » a été enseignée aux hommes par trois animaux, trois « griffus » : l’oryctérope, le pangolin, et le serpent naja.

Il y a trois sorte de cimiers bambara, pourquoi ? S’arrêter à la notion de style ne suffit pas. Lem, un des premiers à s’interroger sur cette question (1949), distingue trois « styles » correspondant à trois aires géographiques : de Bamako (sur le Niger), de Fourou (cercle de Bougouni), de Kimian (bordure des districts de Sikasso, Koutiala, Ségou). Goldwater, après lui (1960) distingue trois styles fondamentaux : vertical (nord et nord-ouest de Sikasso), horizontal (nord-ouest et environs de Bamako), abstrait (région de Bougouni, sud-ouest du pays). Il y a concordance entre ces deux classifications, mais il y a des variantes à l’intérieur de ces trois styles de base. Les deux classifications, pense Zahan relèvent de la conception occidentale d’« œuvre d’art », étrangère à la signification et à la fonction du tyiwara « qui n’est évidemment pas conçu pour être exposé dans des vitrines de musée ». Pour Impérato (1970), il y a deux styles : l’horizontal à l’ouest, le vertical à l’est, comprenant chacun des sous-styles. Ces classifications ne répondent pas à la question jugée primordiale par Zahan : « pourquoi trois sortes de cimiers ? ». Seule l’étude des représentations permet d’y répondre.

Dominique Zahan a effectué une double approche, l’une de terrain et l’autre de cabinet, laquelle s’attache davantage, à partir d’un échantillonnage de photos (environ 500) à une étude comparative des constantes et variantes formelles. Ces deux approches sont cependant solidaires, d’où l’originalité de cette étude.

Pour Zahan, les variantes sont liées essentiellement aux traditions respectives et à celles de l’environnement (type de céréales en fonction des qualités de sol, régime des pluies).

Zahan dégage les critères formels les plus frappants :

1) la latéralité : les cimiers sont des représentations « de profil », pour certains en quasi-deux dimensions.

2) la répartition en trois types de cimiers. Critère classique de classification, mais admis comme tel. Cette répartition doit trouver son explication par l’étude de terrain.

L’information donnée par les cimiers consiste à imprimer ’dans l’espace des cultivateurs le sens du travail acharné, nécessaire à l’égard des plantes nourricières. Les objets silhouettes transmettent ces messages par l’intermédiaire d’animaux plus facilement identifiables de profil : l’hippotrague et le pangolin. L’animal représenté est en relation avec un type précis de plante nourricière cultivée. « C’est cette dimension qui a donné naissance aux styles ». Elles correspondent aux trois domaines de l’ensemble vivrier :

— les plantes à enracinement faible, mais à important rendement nourricier : fonio, mil à chandelle, oseille.

— les plantes à fort enracinement et fort rendement vivrier : sorgho maïs.

— les légumes rampants : voandzcru, arachide, haricot, dont la partie aérienne et la partie souterraine ont une égale importance.

Aux plantes à enracinement faible, le cimier vertical (antilopes bien dessinées de la région de Ségou, San, Koutiala) : type phanéro-phane. Aux plantes à fort enracinement, le cimier vertical oryctérope et pangolin (Bamako, Ouassoulou, Bougouni) : type cryptophane. Aux légumes rampants et plantes à port couché, le heaume horizontal, type crypto-phanéro- phane (ouest du pays bambara). Il y a autrement dît corrélation entre le « style » des objets et les domaines agricoles, « affectation d’un type précis de cimiers à une classe déterminée de céréales ou légumes ». Soit une spécialisation agricole des trois régions de pays bambara. Ceci est confirmé par la tradition orale qui précise qu’autrefois, l’agriculture était plus sélective que de nos jours. Le régime pluviométrique ainsi que la nature du sol détermine le choix des plantes cultivées. Des différences même minimes sont importantes.

Un très beau récit mythique (donné par S. de Ganay et cité) explique les origines de la culture, de la houe, des scarifications et du masque tyiwara. Le masque tyiwara commémore l’être mi-homme mi-animal né de l’union de la première femme, première créature sur terre, avec un serpent naja. Dès sa naissance, il « commença à cultiver, se servant à la fois de ses pieds griffus d’animal, d’un petit épieu de sa mère qu’il tenait à la main, et de sa tête, au cou dilaté, en forme de lame de houe, dont il labourait le sol, le fertilisant en même . temps de son venin, comme l’avait fait le naja. Le masque tyiwara fut taillé à son image, après qu’il se fut enfoncé dans le sol outré par la profanation des céréales par les hommes. Les scarifications ti, qui masquent le visage des hommes/yi wara ti « tatouages du griffu de la culture », sont à l’imitation des traits qui marquaient le visage de tyiwara. Elles sont en rapport avec la culture de la terre. Il y a une « symbolique formelle des trois sortes de heaumes en corrélation avec les plantes vivrières ». La partie aérienne est tout aussi importante que la partie sous-terraine. La conception philosophico-écologique bambara postule qu’il y a, entre la plante et le sol, une affinité naturelle que l’homme ne doit pas modifier. « Chaque type de cimier reproduit, d’une manière symbolique, les plantes nourricières avec lesquelles il est mis en corrélation. Les deux parties, épigée et hypogée, des végétaux, sont délimitées par un tracé idéal passant à là base de l’encolure de l’animal figurant dans la partie supérieure des objets. Ce tracé représente le niveau du sol arable ». Le cimier est donc une image métaphorique de la plante et de ses racines.

Dans les cimiers phanéro-phanes, la partie racine n’est pas développée au profit du buste qui évoque le cheval, associé au ciel et à toutes les agitations atmosphériques (nuages, vent, pluie). « Les cornes sont pour l’animal ce que les pousses de végétaux sont à la terre ». Sur le cimier, elles se réfèrent à la partie aérienne des plantes, à leur orientation horizontale ou verticale. Leur puissance évoque la vigueur de la tige. Il est, par cet aspect, associé au « petit mil » ou « mil du ciel » sâ-nyo. Le profil cou-tête du cimier se superpose au contour manche-lame de l’ancienne houe dressée verticalement ou celui du serpent naja au cou dilaté comme une lame de houe, cornes en moins ; ils « peuvent être des modèles archaïques du cimier mâle ». Le tyiwara de la région de Ségou est le seul où cimier mâle et cimier femelle se distinguent sans difficulté, le cimier femelle étant plus petit et représenté avec un petit faon sur le dos.

Les cimiers crypto-phanes comportent deux registres superposés, deux animaux^celui du dessus toujours pourvu des cornes de l’hippotrague. L’animal du dessous est l’oryctérope, plus ou moins figuratif, celui du dessus, le pangolin.

Ce sont les tyiwaraw du sorgho. Une grande importance est donnée au système radiculaire du bon entretien duquel dépend une bonne récolte. L’oryctérope figure cette partie souterraine pour ses qualités d’animal-fouisseur extrêmement puissant : « l’oryctérope peut creuser plus rapidement que plusieurs hommes munis de pelles ». Certains masques peuvent se réduire à une tête d’oryctérope, improprement désignée par les collectionneurs comme « tête de mule » ou « masque-lièvre ». Le pangolin se réfère à la partie aérienne du sorgho qui présente une grande résistance au vent. Fouisseur et grimpeur, le pangolin se distingue par sa souplesse sur le plan vertical. Les caractéristiques soulignent la continuité entre le domaine aérien et le domaine souterrain de la tige de sorgho. Ce type de cimier s’associe plus à la virilité, du fait de la difficulté du travail à accomplir. Soulignons en outre que le pays bambara de ouassoulou était autrefois l’empire du sorgho.

Les cimiers crypto-phanéro-phanes représentent « le monde à l’envers ». Ils comportent aussi deux registres superposés, la ligne idéale les séparant , délimitant la surface du sol, le registre supérieur ne comporte jamais d’animal entier. Cette partie est d’une grande diversité. Elle est parfois surmontée d’une figure féminine. C’est le style décrit comme horizontal. L’élément supérieur est l’élément significatif essentiel du cimier. Il peut y avoir continuité entre les deux registres, ce qui donne l’impression d’un monstre quadrupède. De l’avis unanime des informateurs, les cimiers bélédougounais sont en rapport avec le voandzou, l’horizontalité de la tête de l’animal du registre supérieur marque la partie aérienne de la plante « au port couché », l’animal figuré est l’hippotrague, plus rarement la chèvre (qui comme le voandzou s’accomode de climats et de sols très variés ; il constitue son fourrage). La direction des cornes satisfait aux exigences symboliques de la partie aérienne de la plante représentée. Les identifications de « saurien » ou de « caméléon » pour le registre inférieur sont erronées. Tous les informateurs, dit l’auteur, donnent le pangolin ou l’oryctérope. Pourquoi alors cet écart par rapport au modèle ? (pour les deux registres mais encore plus marqué pour le registre inférieur). Le voandzou se comporte différemment de toutes les autres plantes, à rencontre de la logique. Il y a une ambiguïté tige-racine : « à peine éclose, la fleur s’allonge et replonge dans le sol pour y former son fruit ». Le cimier est donc à l’image de cette « bouffonnerie » de la plante, de ce « monde à l’envers ».

Le seul vrai produit de la culture bambara est le cimier de la région de Ségou. Le modèle ouassoulolinais appartient à la culture malinké, le bélédougounais à la culture soninké. Les métissages entrent dans ce que l’on désigne communément comme sous-styles. La diffusion géographique des cimiers tyiwara est liée à l’extension des plantes vivrières.

« L’utilisation rituelle des heaumes répond à la géographie agricole et alimentaire de l’homme ». Ces trois types de cimiers comportent en commun : les cornes, la tête et les oreilles de l’hippotrague qui montre son importance dans la liturgie cosmique. L’hippotrague représente le soleil par maintes analogies : il est considéré comme l’animal le plus beau, sa fuite se fait en zig-zag, telle la « marche du soleil » (la spirale qu’il décrit projetée sur un plan), reproduit plastiquement par la ligne de chevron.. Tous deux sont « grands buveurs d’eau ». L’oryx est lié de façon complémentaire à la féminité et à la terre. Les deux cimiers mâle et femelle de la région de Ségou, expriment par leur danse synchronisée et leur inséparabilité « l’harmonie qui doit exister entre la terre et le soleil ». Ils célèbrent l’avènement de l’agriculture grâce à la compréhension par l’homme de la relation entre la marche des saisons et de certains végétaux.

Chaque élément du masque a une signification, en particulier la calotte de vannerie qui médiatise le contact entre le tyiwara et le porteur. De même les postures, les chants, lisibles à plusieurs niveaux (métonymique, métaphorique, symbolique), selon la connaissance de l’auditoire qui, en tant que chœur, joue un rôle important.

Par rapport aux autres sociétés initiatiques, le savoir du tyiwara est ouvert et non fermé. Il ne comporte pas de classes hiérarchisées, n’exclut pas les femme (sauf pour le port du cimier). Les porteurs de cimier sont les jeunes agriculteurs les plus vaillants. Ils sont précédés dans la danse, facultativement, par le masque ngo sous les traits du cinocéphale. Il représente le forgeron « qui descend du singe », contrairement à l’agriculteur qui lui est pleinement homme. Il est indispensable puisqu’il fabrique les outils de l’agriculteur mais vit de « mendicité » malgré son savoir. Chaque cérémonie se passe en deux temps : la sortie au champ collectif, les réjouissances au village au retour des champs. Elles ont lieu avant les semailles et au moment du sarclage du mil. La première est la plus importante et précédée d’un sacrifice.

L’importance de l’hippotrague se retrouve chez les peuples voisins : walu dogon, antilope-cimier kouroumba, probablement antilope heaume gourounsi. Mais elle figure aussi dans les fresques du Tassili et présente des caractères communs avec la nimba, autre image de fécondité, des Baga. Le symbolisme solaire de cet animal semble universel : « dans notre propre culture, le patron des chasseurs n’eut-il pas, selon la légende, la vision d’un cerf miraculeux portant une croix lumineuse entre ses cornes ? » Certaines représentations de l’Oryx-Seth portant le faucon Homs sur son dos mériteraient, pense Zahan, que Africanistes et Egyptologues se rencontrent. Il semblerait bien qu’on puisse trouver des analogies entre la vallée du Nil et celle du Niger, de conditions géographiques et climatiques comparables. La place du serpent dans le tyiwara, sa représentation sur les terres cuites découvertes près de Mopti et sur les fresques du Tassili, permet de s’interroger sur l’existence d’un berceau de civilisation noire de caractère agricole. Il n’est donné ici qu’un bref aperçu du contenu, très dense, de l’ouvrage de Zahan. Pour une personne ayant expérimenté les limites de l’étude morphologique par des mesures systématiques, cette approche du « style » est pleinement satisfaisante. Il apparaît un moment où l’étude morphologique semble stérile et tourne à l’absurde. Un autre type d’approche, non quantifiable, devient alors indispensable et nécessite une référence aux significations des formes. Il apparaît alors clairement que forme et sens ne peuvent être dissociés et doivent être étudiés conjointement. Il est dommage que cet ouvrage, quant au texte, soit d’une lecture difficile, â priori rébarbative (beaucoup de termes très spécialisés, un texte dactylographié aux nombreuses fautes d’impression). Notons cependant une très belle illustration, parfaitement adaptée à l’argumentation du texte, qui le complète harmonieusement (avec une petite restriction pour les cartes difficiles à lire).

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